Le grand rire de l'amadjouak 3

Publié le par la freniere

Dear E5.902
Cher Eepilk

Je n’ai jamais cherché à inventer une excuse et voilà que je te recontacte quelque vingt-cinq ans plus tard.

Tu as disparu prématurément au cours d’un voyage de chasse, ai-je appris à travers les coulisses du keeouatin — et moi, dans la rédaction d’un Ph.D. Je ne t’ai jamais revu, mais me suis laissé dire que c’était bien toi ce vieil angagouk barbu qui continue de hanter les hauteurs de Nettilling Fjord depuis Cumberland Sound jusqu’à l’Amadjouak. C’était bien toi l’auteur de l’histoire que voilà:


«j ’étais parti un jour vers le pays des arbres et des caches
j’avais fait le vœu de faire naître une femme
une femme qui viendrait à ma rencontre afin que nous partions ensemble à la découverte de tous les autres vœux…, de toutes les autres terres et des rivières qui les entourent
mais il arriva ce qui arrive

elle était déjà mariée et trop vieille quand elle apparut
mariée avec un lac
un lac en bois rond

si on se dissimulait derrière les cailloux ou si on demandait abri à la fardoche rabougrie en été ou les sapinages en hiver on pouvait la voir nager dans son mari ou marcher en raquettes sur sa neige

mais il arriva ce qui arrive

le printemps hâtif fondit la neige jusqu’aux racines cette année-là et la pluie ne revint pas avec grand fracas et empressement
même les outardes passèrent plus vite que d’habitude
le lac disparut peu à peu et le soleil assécha ce qui restait de son mariage

lasse de dormir la nuit durant auprès du trou ambré qui avait été autrefois son mari la vieille femme me demanda de formuler un autre vœu
après bien des efforts je réussis à faire venir un orage mais comme j’avais oublié les éclairs et les piquets pour faire tenir le site en place la pluie n’arriva pas à réinstaller et à contenir le lac en bois rond et il fut bientôt sec à nouveau

c’est alors qu’il arriva toujours ce qui arrive

taléyou car c’était là son nom partit à la recherche de son mari en suivant jusqu’à l’hiver les dernières flaques d’eau c’est-à-dire les empreintes des pieds de l’orage

mais les flaques se changèrent bientôt en petits bancs de neige qui couraient sans cesse d’un endroit à l’autre difficile alors de mettre la main sur son homme

mais à la fin elle reconnut une odeur familière et finit par trouver son mari car il s’était trompé de trou
il arriva donc toujours ce qui arrive

taléyou essaya avec ses mains de ramener peu à peu son homme dans son lac mais elle échappa cependant tout au long du chemin plein de gouttes de mari et plein d’essence d’esprit

il n’y en eut bientôt à peu près plus pour son lac et l’hiver fit disparaître dans son estomac le long de la trail ce qui restait de mari

et il arriva à nouveau ce qui arrive

la femme redevenue jeune me demanda de faire un vœu afin de partir à notre rencontre mais j’ai oublié alors quelque chose — quelque chose comme une bilboquet en os de baleine — et voilà que ma femme-vision disparut aussitôt comme lièvre dans la brume

si vous étiez restés là derrière les fourrés de neige au lieu de m’écouter vous auriez peut-être pu m’aider mais je me retrouvai tout fin seul

la suite de l’histoire disparut alors avec le vœu si bien qu’on n’en connaîtra jamais la fin…»

(...)

Jean Morisset

 

 

Publié dans Prose

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