Le grand rire de l'amadjouak 4

Publié le par la freniere

Eepilk, dear Eepilk, tu ne changeras donc jamais. Tu racontes tout, sauf la fin. C’est peut-être la raison pour laquelle je n’ai oublié aucune de tes histoires, j’attends toujours ce qui adviendra après, de l’autre côté de l’histoire.

Bah! Ce n’est guère plus révélateur, de mon côté. Comme tant d’autres «field workers» à l’emploi de l’Empire, j’ai disparu, à mon tour, dans les limbes de la raison et tu n’as jamais entendu parler de moi. Mais, jamais je n’ai oublié.

Jamais je n’ai oublié ton sourire, le grand sourire de l’Amadjouak, colonne de glace écumante se promenant sur les franges de la banquise, tête haute, parole en cascade.

Je me souviens quand on s’était rencontré pour la première fois. Sur un «primus» de fortune importé de Suède par la Groënlande , tu nous avais servi un thé en pleine mer. Un thé bouillant préparé dans ton embarcation agitée par les vagues et le passage d’un troupeau de narvals au large du pack à demi-disloqué. Au beau milieu du rentrant de l’Amirauté du Haut-Arctique, entre la Terre de Baffin et l’Isle sans Fin.

Tu réparais ton poêle à naphta avec des pièces de ton hors-bord et vice versa. Quand ton moteur volait en éclats sous la pression du désir, de la faim ou de la chasse, tu refixais le tout avec un grand éclat de rire et des pièces de ton poêle portatif. C’est ce qu’on appellera, sous d’autres cieux, le recyclage du mouvement perpétuel.

Il faudrait peut-être, Eepilk, consulter les spécialistes en la matière pour connaître le processus de fabrication et le mode d’emploi. Parenthèse. Ouvrez les guillemets.

«Les Esquimaux, contrairement à ce qu’on aurait pu penser, écrit l’anthropologue, sont les plus habiles artisans de la planète.»

C’est ce qu’on n’avait cessé de répéter aux ingénieurs yanquis de la Dew Line qui, après s’être longtemps demandé quels ouvriers allemands ou japonais ils allaient importer pour construire la ligne radarisée du Haut-Arctique, avaient soudainement découvert que le territoire était peuplé d’Inouites. Et toi, Eepilk, tu avais été l’un des premiers à être embauché. Tu avais travaillé à Cape Dyer, Igloolik, Frobisher Bay, etc., sans avoir jamais voulu consentir à jouer le plus habile esquimau de je ne sais quel projet. Tu voulais aller à la chasse et, chaque été, tu quittais ton travail pour reprendre ton harpon.

Tu voulais être heureux et mobile en même temps; l’un n’allait pas sans l’autre. Ne jamais arrêter, ne jamais t’arrêter, sauf… pour repartir! Tous les fonctionnaires qui allaient assassiner, dans les années qui allaient suivre, l’esprit esquimau, le savaient très bien. Ils allaient vider de force tous les camps d’été et installer les gens dans des établissements fixes — des permanent settlements — afin que toute l’Amérique devienne un jour aussi rectangulaire que le Nord-Dakota avec, au centre, la «main street» croisant la 51e avenue. Ou, l’avenue John Fitzgerald Kennedy rencontrant le poste de Little Chicago, par 75° de latitude nord.

Merde, Eepilk! Et moi, fils de Canadiens errants de Belle-Chasse, né des entrailles mêmes du «chemin qui marche» dans un iglou à deux étages entre les marées enneigées et le nordêt, j’étais là convié à participer à cette mise en réserve sans même le savoir.

LUOS! Land Use & Occupancy Study, Étude d’utilisation et d’occupation des terres, c’était là notre mandat. Combien de phoques? Combien de cariboux? Combien de bélougas, Eepilk? Que fais-tu dans la vie, Eepilk? E-five-nine-o-two. Combien de femmes? Combien de huskies, combien de chiens, combien de rêves? Oh! pardon, je te prie de m’excuser, ce n’est pas écrit dans le formulaire.

Et combien de mers, combien d’icebergs as-tu attrapés? Décidément, ce n’était pas écrit non plus. Mais lorsque j’étais là-bas, le vieil Arkeeagok, à la question a répondu: douze huskies blancs. Blancs. Et il a ensuite voulu savoir ce que le gouvernement avait écrit sur cette grande feuille couverte de signes étranges.

«Euh, c’est que…
— Mais, comment, le gouvernement veut seulement connaître la quantité de chiens sans vouloir rien savoir de leur couleur? Je suis le seul de tous les postes à posséder douze chiens plus blancs que neige, parce que je les ai mélangés avec du loup, au plus froid de l’hiver. Si mes huskies sont plus blancs que la banquise, si mes harnais de babiche, mes gréements d’ivoire blanc et mon kométique d’os de baleine blancs sont plus blancs que l’ours le plus blanc, c’est moi qui tuerai le premier phoque et fuck gouvernement!»
— Alors, Arkeeagok, quel est ton nom? Je veux dire, tu dois bien avoir un surnom quelque part.
— L’homme-aux-douze-huskies-blancs
— Ça va, j’ai compris. Je vais l’écrire.»

(...)

Jean Morisset

 

Publié dans Prose

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