Le grand rire de l'amadjouak 6

Publié le par la freniere

Je laisse les guillemets repartir, à leur tour, entre les glaces.
Allons, Eepilk, tu te laisses attendrir. C’était quoi au juste ton histoire? Tu n’avais vraiment pas faim? Je ne sais pas du tout si je dois croire ta parole. Si tu te sentais trop bien pour tuer Oukdjouk, c’est que seul Oukdjouk connaît la vérité, alors. Mais, qui veut connaître la vérité, au juste? Il faut se laisser être heureux après tout, surtout avec la tempête qui reprend de plus belle. Disparu le calme qui jouait à faire des ronds sous les soleil avec les glaçons, il y a quelques regards à peine.

Une autre tempête, une autre période d’attente! Un autre moment pour être bien et non pas tant réfléchir que de se laisser réfléchir. Une bonne tempête pour se laisser transporter par le plaisir, par un ancien plaisir plus vieux encore que les premières histoires qui réapparaissent alors.

«C’était aux temps où les mots étaient des êtres vivants
aux temps des tout premiers commencements
et même un peu avant
aux temps où l’animal et l’homme
vivaient ensemble sur la terre
tout être pouvait se transformer en animal
s’il en faisait le vœu
tout animal pouvait devenir humain
s’il en exprimait le désir

quelques fois on était homme
d’autres fois on était animal
tous parlaient leur propre langue
tous entendaient la même langue

c’était aux temps où les mots étaient des êtres vivants
allant et venant à leur guise jusqu’au pays des glaces parlantes

l’esprit de l’homme était nymphé de mystérieux pouvoirs
un mot prononcé au hasard pouvait s’envoler à tire-d’ailes
et se poser sur la tête d’un autre chasseur en criant son nom

tout ce que tu cherchais à voir pouvait apparaître
il ne te suffisait qu’à prononcer le mot
qui partait aussitôt à la recherche de ton son

quelquefois c’était le mot lui-même
qui arrivait le premier pour te prononcer
pourquoi il en était ainsi
aucun esquimau n’aurait su l’expliquer
parce qu’aucun esquimau n’aurait pu se douter
qu’il aurait pu en être autrement»

C’était l’époque en effet où l’esquimau était un animal en marche qui pouvait suivre à pied, derrière ses chiens, une craque, une ouverture sur la banquise durant des dizaines et des dizaines de milles jusqu’à ce que l’espace s’amenuise pour qu’on puisse la traverser.

Et lorsque le chasseur s’arrêtait pour traquer un phoque, les mots continuaient à déambuler. Mots nouveaux, mots angulaires, de toutes formes et de toutes grandeurs; mots dansant comme des blocs glaciels sur l’écume de la débâcle; mots changeant de fourrure avec les saisons. Quelle fête! Quelle joie pour tous que de surveiller, chaque printemps, le retour des anciens mots nouveaux. Outarde, pétrel, pluvier, kildir, les grandes oies musquées, quelquefois même un mot de plus grande envergure déployait ses ailes, faisant deux ou trois fois le tour du campement avant d’aller se poser sur un caillou solitaire, histoire de se laisser apprivoiser et de donner son nom à quelque esquimau qui allait lui ressembler.

C’était l’époque où Oukpik, le grand hibou des blanches neiges, qui avait poussé directement sur un nounatak te regardait avec des yeux de moraine. Tu ne savais jamais sur quoi il méditait. Hibou-soleil, pouvoir de tous les silences. C’était l’époque, dis-je, où l’esquimau était un animal en marche. L’époque où l’homme marchait, marchait, marchait, et marchait encore à la poursuite d’un caribou.

La marche!… Comme l’appétit de l’être entre la faim et l’éternelle errance. Car quiconque n’a jamais vu un caribou déambuler sur le dos d’un esker…, quiconque n’a jamais vu un caribou qui n’avait jamais vu auparavant l’être à deux pattes qui le regarde…, celui-là ne court aucun risque de subir un coup de foudre inter-espèce.

«Caribou, caribou, je t’aime, disait Eepilk en salivant des dents.»

caribou caribou
touktou
piouyouk
mousse de caribou
pousse de caribou
toundra mobile
esker qui roule

caribou caribou
piouyouk
touktou
toujours en mouvance
sur la pointe de l’horizon
avec tes longues pattes
tes oreilles écoute-tout

caribou caribou
touktou
piouyouk
amène tes empreintes par
le raccourci de la muskègue
viens manger la cladonie
dans la paume de la vallée

caribou caribou
piouyouk
touktou
viens je t’implore
laisse-toi avancer
je suis là qui t’attend

caribou caribou
touktou
laisse-toi attraper
aide-moi à te manger
sans que j’ai à te tuer

C’était l’époque où la terre elle-même était un animal en marche changeant de nom avec les saisons. Tu te souviens de «Pallik», Eepilk? Nous avions rampé durant des minutes qui paraissaient des heures sur la mince pellicule de glace, tentant de léviter notre propre corps pour ne pas faire sombrer notre support qui se stridulait sous nos pieds. Un immense pan d’eau ouverte, là-bas, nous narguait par petites vagues. Mais, qu’est-ce donc que la mort, Eepilk? J’avais l’impression que tu en savais déjà quelque chose. Un goéland rouge passa, nous lançant son cri par à-coups quand soudain, la glace se mit à crier à son tour. Un grand frisson parcourut l’échine de la banquise. «Attention ! Attention! Nous allons caler.» Puis la glace se mit à crier encore plus fort. Une hystérie de craquements. Nous étions dépassés par la débâcle, les gouttes de pluie se changèrent en glaçons, les glaçons en maringouins, et les maringouins en gouttes de sueur.

Quelle peur, Eepilk. Tu étais plus sérieux qu’un bœuf musqué. Quand soudain on entendit prononcer nos noms. Nous étions sauvés. Les autres arrivaient à la rescousse, nous sautâmes dans l’oumiak synthétique et, une heure plus tard, la glace était partie et nous aussi.
Tu te souviens ? L’orage du Lac Nettilling? Il y a des années où le lac ne se décharge même pas au complet. Et des glaces vieilles et infirmes, de vieux icebergs éclopés et handicapés se remettent soudain en mouvement, hurlant sourdement leur existence.

Tu te souviens de l’orage ? Il y a pourtant des années où le temps ne se réchauffe même pas assez pour laisser au tonnerre le loisir de réclamer son dû. Mais, cette fois-là, la tempête laboura le fond du lac, des vagues de trente pieds se formèrent là où il n’y avait pourtant que vingt pieds de tirant d’eau, et les bouldeurs se mirent à danser une jigue géologique avec les glaces.

C’est alors que se fit entendre un grand éclat : le rire de l’Amadjouak. Ton rire chantant, Eepilk.

Eh, hé, éh, Ya-Ih!
Eh, hé, éh, Ya-Ih!

Mais, dis-moi, Eepilk. Tu n’es pas seulement ce que tu es. Ce chant des gens de l’anus-des-bois qui te vient à la bouche, ce n’était certes pas une mélopée esquimaude. Mais où avais-tu appris, au juste? Qui étais-tu donc? Un angagok?


(...)

Jean Morisset

 
 

Publié dans Prose

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