Le grand rire de l'amadjouak 8

Publié le par la freniere

Voilà, en résumé (page 57, 422, etc.), les principes politiques sous-jacents à la grande épopée nordique pancanadienne. Les ardentes analyses auxquelles se livrait une telle anthropologie n’arrivaient pourtant pas à dissimuler la hantise et la peur du Nord. «N’oubliez jamais que le seul voyage bien réussi est celui dont on revient vivant…»
Je me demande quelle saine recommandation on vous servait, vous les Esquimaux, lorsqu’on vous embarquait pratiquement de force pour le grand voyage initiatique dans les brise-glace. Tu as eu la tuberculose, Eepilk, trois années d’hospitalisation dans le Sud t’avaient donné sinon la guérison, du moins une langue de plus : le frenchglish-tîtut. Tu avais réussi, avec le temps, à te remettre tant bien que mal et de la tuberculose et de l’hôpital. Et voilà la suite de ton histoire.

Issu d’Inoucdjouac, au Nouveau-Québec, et de Pond Inlet, en Nord-Baffin, à près de 1,500 milles de distance, tu avais eu deux naissances. Et je t’ai rencontré au moment où tu tentais, seul avec huit chiens, de refaire, en rêve et à rebrousse-glace, le grand périple de ta déportation. Tu avais été de ceux qui avaient participé à la grande migration forcée des années cinquante.

Craignant, en effet, d’abandonner le Haut-Arctique aux mains des Scandinaves, des États-Yanquis, sinon des Russes, quelques hauts fonctionnaires inspirés avaient décidé de se servir des Esquimaux pour occuper stratégiquement jusqu’au pôle le territoire sis au-delà du 75°, afin d’assurer la souveraineté du «Dominion» sur ces terres-mers incertaines. Et pour remplir une mission aussi valeureuse, «gouvernement» t’avait donné un vieux fusil avec comme mandat de tirer à bout portant sur tout sous-marin, soviétique ou autre, qui pourrait émerger du pack. Ainsi, les Esquimaux allaient-ils servir de zone-tampon stratégique et de trame géodésique pour asseoir la présence militaire en Haut-Arctique.
Il n’était pas question de citoyenneté canadienne pour autant. Avant donc de «dispatcher» les Esquimaux pour un aussi long périple, il fallut d’abord les canadianiser avec un certificat de citoyenneté et une bouteille de scotch sur la coque, à peu près comme pour le lancement d’un navire. Comme les Esquimaux n’étaient pas apparemment des immigrants en terre canadienne impériale — c’était plutôt le Canada qui leur avait migré sur l’occiput —, on dut faire modifier les formulaires de naturalisation. Mais, comment «naturaliser» un «naturel»? La question fera sans doute un jour l’objet d’un doctorat, mais faute de savoir, hop! on poussa prestement les Esquimaux à bord des brise-glace. Premiers boat people avant la lettre de la grande saga panaméricaine!

Mais une fois de retour au lieu mobile de ta naissance, tu n’étais plus et ne serais jamais plus le même, Eepilk. Entre le bar de Frobisher Bay et la fermentation de chasses irrémédiablement perdues, tu avais décidé de rédiger tes mémoires, à grand renfort de cannettes de bière. Le monde avait changé, les bélougas portaient cravate et attaché-case et devaient, pour survivre, «ouncher» leur neuf-à-cinq quotidien jusque sous les ombres du soleil de minuit.

Comme tant d’autres, tu allais sombrer dans l’alcoolisme et ton histoire allait rouler sous les tables, de bière en bière, jusqu’à ce qu’on te découvre gelé, un soir de lune crépusculaire, avec toujours, cet immense sourire éclairé aux coins des lèvres : le grand rire de l’Amadjouak. Et un petit papier qui disait ceci :

«toi l’étranger aux sourcils épais
qui nous vois toujours comme un animal heureux et sans souci parce que tu viens nous visiter au cœur de l’été
au moment où tous ceux qui ont survécu font bombance
et rient au soleil de se savoir toujours dans la vie

toi l’étranger à l’esprit fébrile
qui cherches ce quelque chose avec plein de nourriture dans tes besaces
sois le bienvenu parmi nous et que personne ne te demande ce que tu viens faire ici
tu as droit à tes égarements et étonnements
et si tu restes assez longtemps
tu comprendras l’amour insensé que nous ressentons pour le manger le chanter le tambour et la danse
si tu restes assez longtemps
tu comprendras pourquoi nous frémissons devant les sentiers millénaires qui amènent le caribou
et devant le trou de glace qui fait venir le phoque respirer

toi l’étranger aux cheveux de ptarmigan ou à la tignasse d’oumigma
jamais tu ne rencontreras un seul inouk qui n’ait pas passé dans sa vie un hiver ou deux de mauvaise chasse
jamais tu ne rencontreras pourtant un seul inouk qui t’avouera se demander pourquoi
pourquoi lui a survécu alors que plusieurs allaient mourir

toi l’étranger aux yeux bleus
toi l’étranger aux yeux doubles avec tes lunettes d’approche écoute ce que je te dis

j’ai vu une fois un vieil homme affamé se faire passer lui-même de vie à trépas avec des os de phoque plein la bouche afin d’avoir plein de venaison au pays des morts

j’ai vu une fois une vieille femme affamée appâter un hameçon avec la chair flasque et desséchée de son propre bras afin d’attraper le poisson qui allait lui sauver la vie

j’ai vu une autre fois durant l’hiver de la grande famine de l’autre côté d’igloursouïte une femme donner existence à un enfant alors qu’autour d’elle tous reposaient silencieux et atterrés mourant de faim
qu’est-ce que ce bébé pourrait bien tirer de la vie
comment pourrait-il continuer alors que sa mère tombait de starvation sous la sécheresse de l’agonie

c’est alors qu’elle étrangla sa géniture laissant congeler le sang de son sang pour l’avaler quelques jours plus tard afin de rester du côté des vivants

la poudrerie se mit à diminuer soudain sur la banquise à travers le trou à respirer on vit apparaître netsik le phoque et bientôt il n’y eut plus de famine

la mère survécut mais aussitôt elle se paralysa sur place parce qu’elle avait dévoré cette partie d’elle-même qui cherchait à se retransformer en placenta pour la dévorer de l’intérieur à mesure qu’elle s’alimentait

elle mourut peu de temps après incapable de se nourrir davantage et je me refuse de la juger
nous les Esquimaux avons tous passé par le délire de la faim
comment quelqu’un qui mange jusqu’aux oreilles peut-il comprendre la folie qui nous fait vivre chanter et rire

tout ce que nous savons c’est que nous voulons tellement vivre que nous en mourons quelquefois»

Je refuse de juger à mon tour, mais qu’il me soit permis de témoigner. Qu’il me soit permis de t’offrir un dernier texte posthume, Eepilk.

«Il est un fleuve inconnu
que tous ont voulu découvrir sans jamais y arriver
et qui les nargue allègrement du haut de sa source
depuis la dunette des écritures et la grande coulée du désir

chaque fleuve découvert est un fleuve qui change ses eaux

il est un fleuve secret
qui prend sa source dans les affluents de l’invisible
et se nourrit de tous les codex et tous les pemmicans
pour se jeter ensuite aux quatre coins du firmament

chaque fleuve caché est un fleuve qui conserve ses couleurs


il est un colomb-cortez cabral-cartier égaré
pourvu de traîneaux espagnols kométiques portuguais
cottes de mailles parfumées à la française
saganaches à longs sourcils préhensiles
et qui remonte chaque jour vers sa confluence
chaque explorateur qui se perd est un fleuve qui se retrouve

il est un fleuve en liberté
qui les regarde passer depuis les tout débuts
sous le ballet-jazz des aurores boréales
et dont ils n’ont jamais perçu la moindre agitation

chaque fleuve sidéral est un fleuve qui sourit


il est un fleuve nommé chinouk
qui jaillit de l’alaska jusqu’à la terre de feu
et danse de la patagonie à la terre d’ellesmere
sautant d’isle en isle jusqu’à l’atlantide

chaque fleuve qui s’envole est un fleuve qui chante

il est un fleuve nommé amérique
il est un fleuve nommé eepilk
qui prend sa source dans son embouchure
pour disparaître en amont de toute découverte»

Adieu, Eepilk et…
longue vie à tous les angagoks.

*


NOTES
Certains des contes et des poèmes qui émaillent cette narration sont des transpositions de textes déjà publiés. J’en donne la référence ci-dessous bien que j’aie librement modifié, sinon entièrement transformé, l’esprit et la lettre de la plupart d’entre eux. Pour ma part, je suis passé par Baffin en 1963, 1964 et, à nouveau, en 1967.

J’avais fait le vœu de faire naître une femme.
Adapté d’une histoire cree racontée par Nibénégé-Sabee et rapportée par Howard Norman.

C’était aux temps où les mots étaient des être vivants.
Texte entièrement transformé, inspiré d’un chant esquimau de Naloungikak intitulé «Mots magiques». Recueilli par Knud Rasmussen, adapté par Edward Field et rapporté par Jerome Rothenberg dans Shaking the Pumpkin, New York, Doubleday, 1972, p. 45.

Caribou, caribou.
D’après un chant esquimau intitulé «Mots magiques pour chasser le caribou». Recueilli par Knud Rasmussen, adapté par Edward Field, op. cit., p. 47.

Tout ce que nous savons c’est que nous sommes des bêtes qui voulons tellement vivre que...
Adapté de «Faim» par Samik et rapporté par Knud Rasmussen. D’autres sources s’ajoutent à cette narration ainsi que des expériences personnelles.

Il est un fleuve inconnu. Tessimor, Paris, novembre 1991.

Jean MORISSET
Montréal / Nîmes,
octobre 1992 / juillet 1993

 

Publié dans Prose

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