Hébétés (2e version)

Publié le par la freniere

On s’hébète. On s’embête. On cloche-pied. On fait sonner les cloches au beffroi de l’ennui. On mâche le silence. On boite au bord du vide. On ressemble à un sac oublié sur un banc. Il n’y a plus de chemin. L’horizon est comme un chien couché. Les fleurs poussent goutte à goutte sans donner de pollen. La main passe tout droit et s’échappe sans geste. Il n’y a plus d’hiver. La lune est comme une chauve-souris qui s’éveille à l’envers. Le vent claque des os sans reconnaître son cadavre. On s’adapte. On s’échappe. On s’accroche à la nuit. Il n’y a plus de rêve. Il n’y a plus de chemin. La route perd ses pas. On mange ce que l’on peut comme un oiseau des villes.

Il y a trop d’âmes en panne dans les rues à sens inique, trop d’âme en peine dans les tours à bureaux, trop d’âmes à ras du sol, trop d’hommes en laisse dans les fils d’attente, trop d’oiseaux morts dans les flaques de pétrole. Les pylônes piétinent les pivoines Le temps déteint sur le miroir. Le temps s’éteint. Le tain s’efface. On ne voit plus qu’une ombre cherchant ses rides pour en faire un visage. Même les aveugles font la sourde oreille, le dos rond, la grosse tête. Les pas ruent dans la rue comme des chevaux perdus. Les chameaux ruminent des mirages au lieu d’un oasis. Les pissenlits s’étiolent dans une odeur de ciment frais. Pour des millions d’enfants, le rêve est un grain de riz.

On se prend pour un autre. On flâne au bord du vide. On coule dans ses genoux jusqu’au prochain vermouth. Les os sortent du corps sans retrouver leurs gestes. On s’échappe. On angoisse dans le noir et le froid. Les paupières s’ouvrent à vide sur les écrans géants. On s’essouffle. On s’agite. On se balance sans retrouver le tournis de l’enfance. On reste un pied en l’air comme un héron de foire. On vit de petits pas, d’expédients, de sornettes. On meurt sans le savoir auprès d’un dépotoir. La mer détruit ses vagues. La langue mange ses mots. Il n’y a plus de chemin, plus d’espoir, plus d’azur, et on appelle ça vivre.

Le cri du feu cherche la flamme. Il y a trop d’horaires, trop d’horloges, trop d’horreurs. On a remplacé le cadran solaire par la lumière du logiciel. Le toit de la raison s’écroule sous le poids des girouettes. Les gnomes cherchent un puits sous la rouille des autos et des autodafés. Les vignes meurent au fond des chais. Les vieux pourrissent au fond des chaises. Les dieux encaissent leur pension. Les ailes des oiseaux sont tachées de cambouis. La famine fait mine d’être une immense farce. Il y a longtemps qu’on a confisqué le s du mot cosmique.

On prend la poésie pour le chaînon manquant. Il a fallu des milliards d’atomes pour un sourire, des millions d’années-lumière pour un mot, des milliers de vies pour une caresse. De vague en vague, l’eau transporte sa mort tout autant que sa vie. À force de marcher sur des éclats de verre, trouverons-nous le sable ? Trouverons-nous la source au fond du verre, le champ de blé dans une miette de pain, l’accolade dans un bras, la vie au bout d’un mot ?

Publié dans Prose

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