À côté de mon cri

Publié le par la freniere

À partir du moment où l’on ne peut pas péter devant le Pape sans risquer l’excommunication, on s’éloigne de Dieu. Il y a plein de raisons pour mourir. Il n’y en a aucune pour le faire à la guerre. Même la main en forme de poing n’a pas été conçue pour la bataille. Elle peut s’ouvrir sous la caresse comme une fleur d’amour. La terre n’est pas là pour enrichir les salauds. Le monde retombe sur ses pattes et marche sur la page en gonflant mon cahier. Chaque paragraphe est une maison montée en hâte. Un chien aboie à chaque phrase. Quand il n’y a plus rien où m’accrocher, le ciel me tire par la manche. Le soleil éclate en molécules de pollen. La pluie est toujours neuve, même quand il pleut tous les jours. Tant de choses vivent sous la mémoire. J’y souffle la poussière du bout de mon crayon.

 

Le visage de l’autre se confond avec celui du monde. Les épices d’images modifient la peau des yeux, celles des sons le tympan des oreilles. Quelques mots suffisent pour transformer l’espace en présence. On porte ses os dans la valise du corps, ses sentiments dans la besace du cœur, ses larmes dans les poches des yeux. On se retient au bord du temps, la tête en bas comme un soluté d’âme. Sous le craquement des pas, j’entends la terre respirer du soleil. Adossé sur un tronc, je fais partie de l’arbre. Sifflant entre mes dents, je fais partie de l’air. Couché sur le sol, je fais partie de l’herbe. C’est malgré tout chez l’homme que je prends mon visage. Certains gestes démentent les misères du monde, certaines paroles aussi.

 

Il y a ce matin une aube de la couleur du jamais vu. J’ouvre mon désordre à la toilette des fées. J’avance dans la faille, à côté de mon cri, à la recherche d’un écho. La vie persiste malgré tout. Le sang remue dans la poussière. Le temps s’écoule entre l’absurde et l’impossible. Je lis au bas de chaque chose la signature de l’homme comme une cicatrice. Devant tant de néons qui clignotent en plein jour, la gorge du soleil se noue. Le ciel ravale sa salive. Les oiseaux changent d’humeur cinq ou six fois par heure. Même les torrents deviennent feignants et se la coulent douce. Mon crayon n’a pas bougé depuis des jours. Il m’attend comme un reproche près d’un abîme de papier, prêt à sauter dans le vide. Je ne réponds pas aux lettres du malheur. Je réclame l’impossible comme un enfant trépigne. Devant ce que l’on perd, tout ce qui reste est à gagner. Et s’il ne reste rien, j’en ferai un départ. Il suffit de commencer la phrase sans connaître la fin.

 

Le temps s’écoule entre l’absurde et l’impossible. Je lis au bas de chaque chose la signature de l’homme comme une cicatrice. Essayons d’être bons. Ce qui n’est pas encore devient ce qui sera. Tous les sens participent à l’écriture, du regard des fées à l’odorat des plantes. Quand on ferme les yeux, le paysage verbal se transforme en images olfactives. J’écris sous l’influence du soleil, dans un grand bruit de rêves. Tout cela reste fragile. Lorsque je bute sur un mot, tout un monde s’écroule. Le vent affine ses récits entre les bras des arbres. Je ne veux pas d’une addition des jours sur l’ardoise du néant mais de chaque heure payée avec le sang du cœur, d’une pluie de lumière qui ne compte pas ses gouttes. J’attends l’éclosion d’une fleur sur le fumier du monde, une seconde de bonheur dans l’étable des jours. Je n’attends pas le Messie mais un grain de bonté sur la joue du malheur.

 

La pluie tombe sans barguigner son eau. Cette semaine, j’ai cru voir le même nuage trois fois de suite, au-dessus du grand saule. Peut-être était-ce un ange. De ses fâcheries muettes aux grandes levées d’oiseaux, je ne reconnais plus le ciel. Il me faudra un jour entier d’errance pour retrouver ma voix. Entre deux pluies de mots, je persiste à la façon de la terre. Je continue la glaise, la sève, le cèdre et l’érable à Giguère. Je suis né à la fois du ventre de ma mère et d’une bibliothèque, une fois pour aimer et l’autre pour écrire. On atteint jamais seul l’extrémité du monde. Il y a toujours quelqu’un pour tirer la couverte, faire la courte échelle ou feindre l’accolade. Je n’ai pas pris la mer. J’ai plutôt pris racines. J’ai pris la sève pour bagage. J’ai pris la terre pour valise. Je marche au pas de l’herbe, à l’affût des insectes. J’avance mot à mot dans un livre grandeur nature. Le vent regarde au large ou dans le trou d’un arbre. Face à rien, nous devenons plus grands.

 

Tant de voix se faufilent dans le silence du silence, tant de bruissements de feuilles et d’appels d’oiseaux. À l’horizon des hommes se greffent la verticale des femmes, la vieillesse à l’enfance. Un peu de pluie suffit pour que s’agitent les bocages. Ce qui s’en va des glaces viendra grossir le fleuve. Les herbes s’enracinent un peu plus chaque jour. Les fleurs pollinisent en bouquets magnétiques. Je suis entre les arbres en plein centre de moi. Le plus petit moustique m’arrache à l’ordinaire. La vie rougit sous la peau de la viande. La main hésite à chaque geste comme un crayon devant la phrase. Je vois les contusions, les blessures, les bosses. Je vois la faille dans le monde. J’imagine la route dans la faille du monde. Ne parler pas de bilan, je ne sais pas compter. Après toutes ces années, que reste-t-il en amont qui n’était déjà là, qu’on refusait de voir, qu’on empêchait d’éclore ? On reste seul avec son papier blanc, ses accords de guitare, le cœur comme une passoire et le reste à vau-l'eau.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article