À force de marcher

Publié le par la freniere

À force de marcher, on s’aperçoit que la vie ne nous précède pas. Elle traîne quelques mètres derrière et renifle nos pas. Il y a des odeurs que l’on n’oublie jamais, l’odeur de la pluie dans les yeux d’un chevreuil, l’odeur d’une fille, l’odeur du soleil, l’odeur du pain chaud, l’odeur des abattoirs et des champs de bataille. À quoi m’a-t-il servi de rêver pour plus tard ? Je cherche encore la route et je ne trouve rien. J’ai vécu soixante ans à fuir le néant pour connaître le vide, à colmater des trous avec l’encre des mots et regarder en face ce qui n’a pas changé. Lorsqu’on frappe à la porte d’à côté, j’ouvre aussi la mienne. Les poils qui poussent, la gorge qui tousse, le nez qui retrousse sont de petits miracles. Aucune réponse n’efface les questions. Le moindre microbe possède son ADN.  Il y a des milliards de vies dans une vie comme des milliards d’étoiles dans une galaxie. C’est dans le visible que se perd l’invisible, dans les mots que se réfugie l’âme. Toutes les voix se confondent de la source à la mer, de l’amibe au poisson, du silex à la hache, du pyrite à la flûte, de la matière des insectes à la substance des neurones, de la terre à l’éther, du mutisme des pierres aux vibrations sonores, du minéral à l’animal, de la cellule primale à la pensée des hommes, des origines du monde au plasma des écrans, des racines à la chaise, de la poignée de main au contrat de papier, du chaman au notaire, de la musique du vide à la métaphysique, des sourires de clown aux larmes de crocodiles, des pagnes de savane aux vêtements griffés, de la beauté des choses au prix sur les objets, des primates aux hommes, de ce qu’ils furent à ce qu’ils sont, de ce qu’ils devraient être à ce qu’ils font, de la toile d’araignée au palimpseste des horreurs, de l’acte à la parole, des cicatrices aux graffitis, de la cage thoracique à la prison de verre, des phrases qui reviennent aux ratures effacées, du discours au poème et de la chair à l’âme.

        

Nous avons échangé nos paroles et nos corps. Toutes les langues se conjuguent dans un seul baiser. Les gestes parlent dans le cri des outils. J’ai toujours voulu être un enfant, non par paresse mais par choix. Pas besoin de papier pour dessiner dans l’air, pour cueillir une fraise dans un casseau d’images, une phrase dans un buisson de ronces. Pas besoin de diplôme pour faire un château de sable, de passeport pour barboter dans l’eau, de recette pour goûter une pomme. Je suis comme un cahier. Je me mets à écrire à la moindre occasion. La première phrase est une route. Un jardin succède à la deuxième. Les mots se cherchent un paysage où déposer leurs lettres, une page encore vierge assoiffée d’encre fraîche. Les premiers mots traduisent le vol d’un oiseau, le murmure du vent, la fraîcheur d’une source, la profondeur de l’air, les parfums du sel. Les yeux tournent les pages d’un immense appétit. Chaque phrase est un pain. Les années passent tous les jours. La volonté du vent est d’être vent. La vie exprime ses désirs en les vivant. Les poètes ne font pas ce qu’ils disent. Ils disent ce qu’ils pensent. Ils évoquent ce qui manque. La poésie appelle ce qu’on ne rejoint pas. Les mots transforment ce qui est. Ils redressent la terre pour ceux qui sont couchés. La poésie enfante ce que la prose enterre. Elle sert son pollen à tous ceux qui butinent. Lorsque ma femme est morte, j’ai failli basculer. Il a suffit d’un rien pour voir la lumière. Chaque geste est un miracle. Un muscle qu’on étire, le cul sur un cheval, un saut de puce du cœur, une dent cassée sur un noyau, une promenade entre amis et l’infini surgit. Il ne faut pas fermer avant d’ouvrir. L’homme est la fois un ange et une bête, son âme un lieu étrange, un lieu où convergent les routes. Une part de nous-mêmes vient de loin. Notre poitrine héberge des lièvres, des poules, des hommes tout entiers, des femmes enceintes de tout, des cadavres d’enfant qui nous forcent à vivre. Il suffit d’un pas pour que les routes  continuent et ne s’achèvent pas. Peu importe celle qu’on prend, elle mènera plus loin. Ce qui se brise soutient ce qui se fait. La fleur tire sa force de sa fragilité. Le diamant s’élève au-dessus du charbon.

Publié dans Prose

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