À l'écoute

Publié le par la freniere

La poésie est comme l’ombre ou la lumière de l’homme. Je passe de l’une à l’autre à la poursuite de l’âme. J’écris et je m’arrête. Je regarde l’eau du lac, le vert des bourgeons, les herbes qui frétillent. J’ai les yeux d’un naïf. Tout est toujours nouveau. Le plus vieux des arbres retrouve sa jeunesse au printemps. Je fais confiance aux mains lorsque les mots se taisent, aux pas sur la route, aux oreilles à l’écoute dans la musique du monde, aux yeux qui voient derrière les paupières. Les gouvernements ont toujours des siècles de retard sur la poésie. Les macaques de Tonkean[i] ont inventé la démocratie bien avant les Grecs. Je me donne au pouvoir des mots jusqu’à la déraison. Ce qui est ne doit pas étouffer ce qu’on rêve, encore moins ce qui n’est pas. Si nous avons une dette, ce n’est qu’envers la terre. Cessons d’engraisser les banquiers et tout le monde pourra manger. Le printemps est chiche cette année. Il nous faut boire le soleil à la petite cuillère.  Les enfants ne grappillent que quelques graines d’amour. Il n’y a plus qu’un vide au fond des choses, un creux dans les oreilles du bruit, une seule idée par tête, des cailloux dans le ventre des merles, une mauvaise farce dans la graisse des rires, un pack de bières dans la besace du rêve. Quelques larmes gelées remplacent les bourgeons. On met en vente le vent du Nord. Une ligne symbolique sépare le ciel de la terre. À défaut d’être nu, j’avance revêtu d’un costume de mots.

        

La mémoire saigne par la blessure du monde. Les deux pieds dans la sloche, les oreilles transies dans le cillement du vent, une maison sur le dos, mes pas creusant la route, le cœur entre les dents, la chair dans la mouise, les yeux plus loin que moi, les bras chargés d’amour, la tête pleine de rêves, je résiste à la faim avec des miettes de pain, à facebook pour l’amitié d’un loup, au salaire par l’entraide, au bruit des tiroirs-caisses par le chant des oiseaux, aux images virtuelles par la sève et le sang. On ne paie pas les dettes de l’oubli avec des trous de mémoire. Je ne prends pas la route qui mène à l’amnésie mais celle qui répond à la question des pas. Ce que l’enfance ne sait trahir se transforme en paroles. J’avance incomplètement entre l’être et le néant, entre l’aurions été et le serons peut-être. Ce qui du corps va aux mots, ce qui se cache dans la beauté, l’œil transformé en ce qu’il voit, en constituent l’image. Les heures se consument en respirant l’éternité. Le rêve broute de l’herbe qui n’a jamais poussée.

 

Quand l’encre coagule dans la blessure du verbe, les mots sont des caillots de sang, les phrases de longues cicatrices. Pourquoi chercher des portes qui ne savent pas s’ouvrir ? On ne sait rien de la lumière sans avoir connu l’ombre. Le désir occupe l’impossible, les gestes ce qu’ils laissent. Il fait beau aujourd’hui. Les grandes mains des arbres ramassent du soleil. Le vent corrige la dictée de la terre, les paragraphes d’herbe, le cahier bleu du lac. S’il se fait tard dans mon corps, mon âme rajeunit. Le cœur se débat. La peau s’étire entre le vide et le rempli. De la cave au grenier, je cherche l’autre porte dans la maison du temps. Quand on n’aura que le cœur pour charger les fusils, les murs éclateront en salves de lumière. Ce que l’on ne voit pas, on l’écoute peut-être. Le temps passe sans expliquer les heures. Avant que l’abîme aille à l’abîme, je redresse la tête. Je m’accroche à l’espoir. Du bout de la langue, je ramasse les miettes dans les ruines du moment. Ma parole pactise avec les entrailles. L’espace de l’âme disparaît dans l’espace visible. Elle remue dans l’autre fond des choses, là où le concert devient sourd à sa propre musique. Elle embrasse la mort dans la douleur commune. J’offre ma soif à la folie, un feu de braise à la fontaine, un peu de vent à la fumée. Mes doigts se brûlent en caressant le feu. Il suffit d’être en vie pour traverser le mythe. Les pèlerins en marche ignorent le béton. Ils se dirigent vers la source comme les abeilles vers la fleur. Une petite main d’enfant élève sa candeur jusqu’à la vérité.



[i] Selon l’éthologue française Odile Petit (directrice de recherche au CNRS), il existe une variété de macaques (les macaques du Tonkean) vivant d’une façon totalement démocratique. Les intentions et les motivations de tous les membres du groupe sont prises en compte afin d’arriver à une décision par consensus qui tentera de bénéficier à tous.

Publié dans Prose

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