À l'ombre de la prose

Publié le par la freniere

La lune se fait rare depuis que l’homme y a posé le pied comme si elle s’enfuyait avec la couche d’ozone. La plupart des pays servent de marchepied aux géants de la finance. Les polices en lissent les échardes. L’économie nous fait passer trop vite du berceau à la morgue, du cerceau au bureau, du cerf-volant au cerveau, du possible au passé. Il est rare que l’on se parle vraiment. La parole est trop souvent un rassemblement de nombrils qui s’écoutent parler sans entendre les autres. Il est plus rare encore que l’on marche sans raison, que l’on donne sans but. Tout irait tellement mieux si le berger avait raison du militaire, si le bic du poète ne signait pas de chèque mais était sa rature, si les ronces envahissaient la banque, si un poudrin de larmes pouvait laver les yeux, si l’énergie de l’amour l’emportait sur la loi du plus fort. Sentir la vie en soi, c’est vivre un cran au-dessus de la mort. J’aime les trains qui arrivent en retard et repartent trop tôt. Avec eux, le temps change de cours. Ni la tristesse ni la joie ne sont la vérité. Elle se tient à l’écart comme un oiseau prenant des notes, un peintre des esquisses, un pianiste faisant des gammes. Laissant mes pas guider mes pas, je prends la clef des champs loin  des sentiers battus. Laissant mes bras guider mes gestes, je dessine dans l’air une maison de bois, des fenêtres à arcade tirant de l’œil comme un chasseur myope, un jardin  malade parsemé de petits mieux, quelques larmes d’oignon dans une soupe de terre, une immense galerie servant de salle d’attente, les petits pas de la pluie grignotant les fougères, un étourneau nichant dans une boite à malle. En apprenant l’amour, on apprend à vivre. En apprenant à vivre, on apprend à mourir. C’est peut-être ça l’éternité.

        

Lorsque j’étais enfant, on devait insister pour que je vienne à table. Mon estomac criait famine non pas de soupe mais de rêve. On sait qu’on est adulte quand on perd l’étonnement. On troque l’impossible pour l’habitude, la peau nue pour l’habit, la pensée pour la loi. Mon âme ne tient pas dans un métier, un rôle, une profession. Elle a besoin de plus. Elle est comme un oiseau qu’on voudrait mettre en cage. Ce qu’on regarde entre la paupière et l’œil ne ressemble à rien, peut-être à du plasma. Les couleurs y sont à peine. Il n’y a pas de lignes mais une forme flou, un embryon d’image, le fœtus d’un regard. L’œil accouche quand la paupière s’ouvre. La peinture à la longue ne rend pas aveugle mais sourd. On n’entend plus que les couleurs. Les mots sont superflus. Je regarde le lac mais il n’est déjà plus dans mon regard. Des lettres se soulèvent à la place des vagues. C’est une maladie chez moi d’ouvrir mon cahier à la moindre occasion. On ne se parle pas ou on parle trop fort. On regarde sans voir. Je n’attends rien des hommes sinon leurs mots. Il suffit parfois de compter jusqu’à cinq pour que revienne l’espérance. Tout arrive par le vide ou le trop plein. Chaque pas est fragile mais doit porter le monde. Giacometti le savait. Camille Claudel aussi. Le béton n’arrête pas l’histoire des racines. Les toits ne taisent pas les rêves de la pluie. À l’ombre de la prose, je plante quelques mots plus proches du poème. Si une phrase mesure l’éloignement, une autre nous rapproche. La distance n’y est pour rien.

        

Chez les enfants, il n’y a pas encore de riches ni de pauvres. Parfois, avec de la chance, il n’y a même plus de petits ni de grands. L’avenir, c’est comme le présent, en plus exagéré. Il y a des routes qui nous appellent. On dirait une chanson. J’y avance note par note, de pas de ré en pas de do, de clé de sol en clef des champs. Mes carnets sont trop petits. Ils rapetissent à mesure que j’écris. Je vis d’une phrase à l’autre, une phrase d’une demi-heure suivie d’une autre d’une seconde, une phrase de deux tonnes, une phrase légère comme une plume, une phrase de caillou suivie d’une phrase d’eau de pluie, des mots qui dansent, d’autres qui boitent, des silences en carton, des images en papier, des mots de sable ou d’aubépine, soit on s’enlise, soit se pique. Il arrive à la vie d’être un mauvais maçon. Le ciel nous tombe sur la tête. Il faut grimper sur l’échafaud des phrases pour repeindre le ciel, passer le monde à la truelle, mouiller quelques nuages, remettre en ordre les étoiles et le désordre dans les arbres. Chaque matin, il faut déplier son cœur, le replier le soir. Ça use à la longue. Il faut sans cesse recoller. Avec amour, sinon ça ne tient pas. Dans la disette ou l’abondance, quelque chose manque toujours. C’est ce manque qui nous force à vivre.

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