À la source

Publié le par la freniere

J’accroche au clou mes plus vieux souvenirs. Ils serviront d’imper, de chapeau, de bougrine, à ceux qui les voudront. Je dépose sur la page mon fagot d’écritures chargées de doute, de colère, de compassion, de joie. J’ai commencé par quelques mots pour arriver aux livres, quelques virgules frottées pour allumer le feu. Du silex au stylo, l’homme se cherche encore, cherche l’amour, cherche le sens. Avec du soleil, du pain, du rêve, avec du sommeil, de la pluie, du présent, avec des larmes, des idées, des paroles, je fais vivre mon corps. Enfant déjà, j’écrivais sur les murs de la maison de neige, sur les chemins de bois, sur les tables bancales, sur les pupitres tachés d’encre. Sur un vélo volé, je chevauchais le rêve quatre jeudis par semaine. Dans ce monde virtuel, il y a trop de statues, de statuts, de prisons et de lois. Je mêle mes questions à l’ignorance de chacun. J’apporte mes réponses qui ne valent pas mieux que celles des enfants. La véritable vie s’alimente à la source.

        

Écrire aide parfois à retrouver sa route. De mes chiffres d’écolier, je n’ai gardé que les zéros, des zéros bleus, des zéros purs, l’o des zéros pour en faire des soleils. La bouche des enfants arrondit les voyelles. Chaque mot peut devenir un pain dans la faim du silence. Chaque geste peut devenir un pont. Chaque pas peut revenir de loin et aplanir le temps. L’univers est trop vaste pour le regard des hommes. Pourquoi auraient-ils tort ceux qui parlent d’amour, ceux qui marchent en couple, ceux qui boivent à la source ? Je n’ai pas peur de la mort mais le courage de vivre. Je compte les pierres du chemin et je caresse le chiendent. Merci la vie. Merci l’oiseau, les nuages, la pluie, le feu qui bat des ailes. Merci le cœur dans son sac de peau. Merci la rate et les poumons, le cou tendu comme un roseau. Je vis en me servant de mots beaucoup plus que d’argent. On ne met pas en laisse la chienne Poésie. Elle flaire de ses mots ce que l’on doit trouver et repère des perles dans les eaux sales du tumulte. J’écris pour mieux aimer. Ce ne sont pas les mots mais l’encre qui s’efface. Il nous reste la voix, le tambour, le son. Il nous reste les gestes, les larmes, les caresses, la langue bleue des vagues et le sel des vents.

 

Hors-la-loi du marché, je marche dans les bois. Pour une odeur de feuilles, le bruissement d’un ruisseau, j’écris avec mes pieds sur des sentiers perdus. Quand le monde m’appelle, je comprends sans comprendre. J’épèle quelques mots comme chante un oiseau. Quand la brume se lève, la colline s’efface et la vallée s’élève jusqu’à toucher le ciel. Je vais, à peine soulevé par la rumeur des bêtes. Dans la bruine et le vent, ça sent déjà la neige. Les érables sont rouges comme le sang des arbres. Je monte sur les marches fantômes d’un escalier manquant. Je reprends tout par le début, les restes d’un vieux rêve qui me colle à la peau et me serre les poings, les routes à venir, l’abîme à traverser. Je redresse les arbres qui ont la tête en bas. Je pose sur la page un petit tas de temps. J’accueille par un mot l’entêtement de vivre. Je tire de ma tête un monde fait d’insectes, de brins d’herbe, d’espoir, une parole du fond du sac. Ce qu’on a nous sépare. Ce qu’on est nous rapproche. Quand l’homme ira à pied, l’argent disparaîtra. Il y aura des hommes qui marcheront debout, des fleurs sur les décombres. Le poids du monde sera moins lourd. On retrouvera les goûts, les couleurs, les odeurs, les tiges redressées, les mares de sang lavées par les courses d’enfant. De la matière à la manière, les gestes font la différence. Les mots me portent comme des vagues, d’une mer intérieure à la marée des choses. On n’en finit jamais d’avancer. Il faut une vie entière pour entrer dans la vie.

Publié dans Prose

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