À pleins poumons

Publié le par la freniere

Je pars sans savoir où aller. Je voyage dans la mort d’un oiseau ou dans celle d’un arbre. Je viens saluer la source avec ma soif, remercier la pomme avec ma faim. Je soulève mon âme dans le cercueil du corps. J’enlève mes souliers pour écrire. Je roule à bille sur du papier. Je creuse le silence avec ma bouche en forme de pelle. On a éteint les anges, les oiseaux, les étoiles. La fente du paysage laisse passer des pleurs. Dans le registre des banquiers, même les larmes sont comptées. Celles des femmes valent moins chères qu’un canon. Les prix des jouets annulent le sourire des enfants. Même si la mort en moi commence à bouger, je ne cèderai pas un seul pouce d’amour. Je vis à perte de livre, à peine perdue, à pleins poumons.

        

On ne fait pas la queue chez le fleuriste. On fait la file devant la banque. Je ne sais pas suivre la foule. Je déraille toujours. Un simple chant d’oiseau m’égare dans le ciel. Il y a des gorges qui mendient boire, des bouches qui mendient manger, des larmes trop lourdes pour les yeux des enfants. Mes mots mendient parler. Ma pauvreté ne mendie pas. Elle sème ce qu’elle peut. Elle aime qui elle veut. Derrière chaque mot, il y a toujours une mère. L’écriture est une femme. J’ai enlevé tous les lits dans la demeure des fatigues. J’y ai couché le temps sur le plancher des vaches. Beaucoup de choses se font à ne rien faire. Beaucoup trop se défont à faire quelque chose. Le fruit qui tombe épouse la sagesse des racines. Tout en haut de la colline, un arbre tient la lune comme un ballon au bout d’une corde. Pour la beauté de l’hiver, on se prend à aimer le froid.

        

Le vent est de passage. Le temps tient toujours ses promesses. Ce n’est pas lui qui ment. Le malheur n’a pas d’âge. L’adulte boit pour oublier. L’enfant cherche sa mère entre l’alcool du père et la pizza congelée. L’ado fume du shit pour se croire meilleur. J’écris pour ne rien oublier. J’écris comme on marche, comme on se tient debout, comme on ouvre la porte. J’écris en milliards d’insectes, en vagues sur la mer, en atomes crochus. Dès le premier silence, l’oubli se met en marche. Il est terrible de n’être plus que les vêtements qu’on porte, le numéro qu’on nous assigne, un rouage dans le moteur social. Que faire sans la substance du cœur, l’altérité de l’âme ? Il serait temps que les loups nous apprennent à pleurer. Les poisons de l’âge n’ont pas d’antidote. C’est plus loin qu’il faut voir, bien au-delà de la vie. Il n’y a pas de questions dans la tête des spéculateurs. Tout est réglé d’avance, payé cash autant que possible. On leur donne la forêt, ils en font un désert. Je vois la délation dans le regard des hommes, leurs yeux comme en chiens de fusil. Des caméras portables dirigent la pensée. Il y a du soufre dans les verres, du poison sur l’assiette, du gaz dans les robinets. Même les heureux crient au secours.

 

Il est plus facile d’aller directement aux choses que d’aller vers les autres. C’est dans les pires moments que la tendresse de ma mère met ses mains sur mon âme. La première fois où j’ai pris conscience de la mort, ce fut chez le boucher, le plus sympathique voisin qui soit. J’ai encore à l’oreille les cris d’un cochon qu’on égorge. J’ai compris alors cette vérité cruelle : ceux qui tuent sont parfois ceux qui aiment. Les fleurs coupées le savent, les fruits mûrs et mêmes les légumes. Lors des vendanges, ce n’est pas la cigale qu’on entend mais le cri des épis. La substance n’est jamais identique. C’est sa transformation qui fait la vie. Si toutes les gouttes étaient pareilles, on ne verrait pas la pluie. On ne serait que mouillé. Il pleut sur le lac et je vois l’eau sur l’eau. C’est comme une caresse d’adolescent pressé. Des ombres bougent dans le ciel comme des anges translucides. Je ne sais pas toujours ce que j’écris. Sur la page encore blanche, entre les faits divers et les nouvelles de l’hiver, mon stylographe laisse couler du rêve. Il est plus facile d’aller directement aux choses que d’aller vers les autres. Dans ce qu’on aime, il y a tout, tout ce qu’on peut aimer.

Publié dans Prose

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