À quoi sert un artiste ?

Publié le par la freniere

 

Que seraient la Russie sans Pouchkine, l’Espagne sans Lorca, le Portugal sans Pessoa dont les poèmes traînent dans les rues de Lisbonne, sans ce chanteur de fado à la gueule de Reggiani, qui balance son chagrin, notre chagrin, avec sa voix par dessus les murs de la ville ? Il crève tout doucement de presque froid et de presque faim. Il lui manque des dents. Il touche à peine les quarante-deux ans et il dit qu’il est vieux. C’est un artiste, comme moi. Et quand il chante, par les paroles d’Adamo, «Elle ne viendra pas ce soir», il parle au nom de tous ceux qui l’attendaient. Il fait du bien à notre mal. Il est très pauvre comme je l’ai été. Il ne vivra peut-être pas jusqu’à l’année prochaine. Peu importe alors qu’elle revienne ou ne revienne pas ! C’est un artiste, comme moi. Ce chanteur est mon frère et quand il chante, il est le frère de nos frères ! Il est celui qui est allé à la mine à notre place et au ciel en notre nom. A quoi sert un artiste ? Que seraient la Bretagne si elle n’était dansée, les Caraïbes si elles n’étaient pas racontées, l’Algérie si elle n’était chantée ? L’esclavage s’il n’y avait le blues ? Ne resterait que l’esclavage ! Ceux qui vivent de l’audace des autres manquent-ils à ce point de respect pour leurs frères humains, les saltimbanques, pour si peu considérer ces hommes et ces femmes qui accompagnent leurs enfers et entrouvrent leurs paradis en disant, chantant, et dansant leurs morts et leurs vies ?A quoi servent les artistes dans ce monde qui préfère les chiffres aux lettres et dont la folie des chiffres menace de nous faire chavirer dans le chaos ?Que celui qui n’a besoin ni de chansons, ni d’images, ni de poèmes, ni de romans, ni de films, ni de pièces de théâtre, ni de musique, pour que se dise sa vie quand il ne sait plus la dire, pour que s’écoule son chagrin quand il ne sait plus pleurer, que celui-là tranche la gorge aux oiseaux. Que celui qui n’a pas besoin d’artiste retienne ses larmes à jamais et brise par avance ses éclats de rire.


Yvon Le Men

Publié dans Glanures

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