Alphabêtissement

Publié le par la freniere

C’est compréhensible de pleurer abondamment, d’inonder la terre par les lacrymaux par nos jours convulsionnés. Il y a des raisons claires pour le faire, au-delà de toute perception sociale de la pleurniche : c’est seulement d’injustice dont on entend parler et les actions honnêtes nous étonnent encore. Ce serait souhaitable d’atteindre la situation contraire comme collectivité mais l’impossibilité historiquement prouvée d’y parvenir devrait nous confirmer que l’injustice fait partie de notre espèce de façon indissociable. C’est inutile d’essayer où d’y songer : l’intégrité sera toujours minoritaire et nous serons contrôlés en grand partie par des tyrans successifs dont la parure pourra être changeante mais l’intention sera chaque fois plus névrosée. L’idée a même été brevetée, mise en bible et rendue en 3-D. 

 

Or il y a le choix, car rester intègre dans la face du désastre constitue la définition même de l’intégrité. La vie d’un certain Jésus de Nazareth, qui devait en être l’exemple vivant, est le meilleur exemple de la récupération de concepts de l’histoire connue. On craint qu’on ne fasse de même, dans les dizaines de siècles qui suivront notre temps, avec les dieux et les exemples du futur, récupérant nos propres vies et nos luttes à sang et à anxiété. Il ne faudra certainement pas attendre aussi longtemps qu’avec Jésus pour qu’on tergiverse le cap sur lequel nous avons aligné nos vies, pas longtemps avant qu’on ne l’édulcore, ne l’alpha-abêtisse, ne le transgénise, ne le mal allaite, ne l’esclavage en s’esclaffant de justice à la fois. (Naît l’esclave, agençant, sexe éclaffant de jus, ’sti sale à foi.)  

 

Tout comme la translocation, le transvasement ou les transfuges, la récupération de concepts à l’effet du pouvoir est souvent dangereuse et nuisible, puis ça rend méconnaissable. Eisenhower l’avait dit, en quittant la présidence états-unienne en 1961 : We should take nothing for granted; c’était un avertissement au sujet de ce qu’il nomme le complexe militaire-industriel. Il faut se méfier de tout ce qui est vivant, même des plantes, car tout déracine. Seulement la paléontologie révélera notre futur, si le temps le permet, car nous sommes certains d’être au royaume des ombres allongées, où tout espoir flétrit. La réverbération que nous laisserons sera aussi transformée et son cœur vibrant sera pillé d’extase en extase jusqu’au dilatement et la frigidité flaccides.

 

Et tandis que quelques-uns broient la perduration, se saignent les denrées transcendantales, accouchent d’un possible inusité…d’autres s’auto-polluent volontiers, Harlem Shake ou McShake, dans d’autant d’activités banales à n’en plus pouvoir. Puis ça publie sur Facebook des idioties à n’en plus finir. Alors arrive le jour où les autres commencent à n’en plus être capables d’endurer la bêtise ambiante. Les flammèches s’approximent et détournent le paisible rythme borgne et inutile de l’après-midi. C’est un châtiment sincère que les profondément saillis exigent sur la tête des idiots de ce monde. Et ça fait POUF ! PAF ! PATATRAS ! SPLAF ! BAM ! Et ça fout CLONC! BONG! PIOU! ZING! CRATCH! Et ça ne déniaise guère, cette guerre. Et ç’en redemande. Et ç’en readymade. Et ç’en rit du monde.

 

Car les idiots ne souffrent jamais, du moins pas beaucoup. Bien sûr, ils ont bobo lorsqu’ils sont poignardés, édentés, cravachés, boxés, talochés, cognés, fessés, roués, vaincus… Or ce n’est pas pareil. Or ce n’est pas comparable – leur souffrance reste au premier niveau. Leur souffrance ne se développe pas, n’atteint même pas la ménarche. Et c’est bien connu qu’une souffrance aride n’engendre rien de beau, rien de bon. Elle ne se transvase, ne se transforme, ne se sublime pas. Elle est donc inutile, comme son porteur. Quand l’aberration s’alphabétise, quelle bêtise viendra? Quelle bête alpha fera l’Omega de l’histoire? Quelle apoplexie aura le dessus sur l’utilité humaine? À quel point ces questions monopolisent l’art contemporain, l’obligeant au pire, au plus suicidaire des pessimismes? A stulto undique caveto

 

Frans Ben Callado

Publié dans Glanures

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