André Laude: piéton couleur d'homme

Publié le par la freniere

Le charme, l'inspiration, le verbe, les femmes, les amis, un brillant itinéraire journalistique, il posséda tout. Et tout s'évanouit lentement dans les brumes dormantes du Marais. Sacoche en bandoulière, lunettes rafistolées, la mèche insurgée, le journal Le Monde toujours fiché dans une poche de sa veste d'hiver, sa silhouette inquiète, fébrile, était devenue indissociable des trottoirs du triangle magique formé par Le Volcan de Sicile, Le P'tit Gavroche et son cher Rendez-vous des amis tenu par Mme David, devenu son club privé, sa réserve d'émotions. Aux terrasses de la place du Bourg-Tibourg, il ne touchait plus guère à ce qu'il y avait dans son assiette. Certains soirs de fatigue, c'était encore l'âme de Paname qui le tenait debout. En juin 1995, le Marché de la poésie, place Saint-Sulpice, en avait fait son invité d'honneur. Il s'est éteint pour la clôture de ce millésime. Critique littéraire au Monde avec la poésie pour terrain d'élection, chroniqueur photographique au Point, animateur de débats à la Fnac, il fut membre du comité de rédaction des Nouvelles Littéraires. En 1976, dans les bureaux de l'hebdomadaire culturel, certains se souviennent de l'allégresse jubilatoire qui l'habitait quand il traça une traversée du siècle littéraire sur deux numéros de revue. Chacun a conservé ce bijou. Un modèle d'enthousiasme professionnel nourri par une connaissance fraternelle des auteurs. Il fallait l'entendre parler de Jorge Amado, Nazim Hikmet, Fernando Pessoa... Il connaissait Prévert sur le bout des doigts. Il récitait des vers de Desnos, un camarade immortel du quartier des Archives, jusqu'aux heures blanches de l'aube. Puis il attendait le fantôme d'Hardellet au coin de la rue Beaubourg (Hardellet pour lequel il avait rédigé un bel article lors de l'édition du premier tome des OEuvres complètes). Enfin, il allait sur un banc du square du Temple tailler une bavette avec l'ombre de René Fallet. André Laude avait le souvenir têtu. Riverains de la douleur était le titre d'un de ses nombreux recueils publiés, tel aurait pu être son oriflamme quotidien. Tant la mistoufle s'attachait à ses pas somnambules. D'inspiration très variée, odes emportées, comptines pour enfants, chroniques de désenchantement, chacun de ses livres était une lamelle acérée de son quotidien en bascule : Dans ces ruines campe un homme blanc; Joyeuse Apocalypse ; Rue des Merguez ; Ticket de quai, avec le photographe Christian Louis ; Liberté couleur d'homme ; Vers le matin des cerises ; Occitanie premier cahier de revendication ; Roi nu roi mort ; Comme une blessure rapprochée du soleil (écho à un vers de René Char) ; Un temps à s'ouvrir les veines ; l'Oeuvre de chair ; et, enfin, Feux cris et diamants, aux éditions Albatroz, toute l'ampleur d'un chant d'adieu à la pureté intacte. Sans illusions, sans compromis, la révolte à la boutonnière, son lyrisme flamboyant était sans cesse en marche. Il avait toujours un livre de poèmes à l'impression, en Uruguay, en Turquie, en Finlande. À la naissance de chaque nouvelle revue, « il voulait en être », ne manquant jamais, entre un ballon et une côte, de vous demander un texte, ajoutant presque en s'excusant qu'au début, bien sûr, les collaborateurs ne pourraient pas être rétribués, mais que si tout allait bien… S'il sentait la moindre réticence, il vous houspillait ferme ! Lui qui guettait sans cesse la venue d'un mandat-poste. Souvent, il se mettait au vert chez des amis attentifs, dans les Vosges, en Provence, dans le Berry. Mais il n'y restait jamais très longtemps. Le bitume l'aimantait à nouveau. Son corps le faisait de plus en plus souffrir. Nous étions quelques-uns à attendre sans trop y croire ses Mémoires fictives, ses Vies imaginaires,où il raconterait son éducation amoureuse avec Rosa Luxemburg, ses prouesses sur le flanc de la Colonne Durruti ou son survol en rase-mottes du Machu Picchu. De nombreuses associations s'étaient formées pour lui venir en aide. Mais il s'avère souvent compliqué d'accepter une main tendue. Reste « le dur désir de durer» entre cauchemar et dénuement. Les vieux potes commencent à faire des détours. Les journaux font la sourde oreille. Les chanteurs qui ont réussi se font de plus en plus rares dans les parages des Blancs-Manteaux. II y a peu, lors d'un récital d'Henri Tachan au Connétable, l'ancien fief de Maurice Fanon (encore undestin fracassé), André Laude nous brandissait une nouvelle revue où il avait publié un magnifique poème inédit en hommage à Walt Whitman. « Hein, le père Laude, pas mort ! » lançait-il, l'œil incendiaire. En effet, pas mort. D'ailleurs, voilà déjà un autre texte qui revient en mémoire :

 

« Je ne bâtis pas Je creuse

des tunnels de frayeur

Je ne nomme pas J'appartiens

à des peuples d'ombres

Je dure Je suis fragile

J'ouvre la bouche et je rêve

Je me tais et me confonds

au silence des pierres levées. »

 

Patrice Delbourg in Les Désemparés, © Le Castor Astral

 

Publié dans André Laude

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