Assis devant la table

Publié le par la freniere

Il y a de tout dans la matière du monde, de la scie mécanique à la cantate de Bach, du pied d’athlète aux pieds de nez, des pieds de vigne aux bras du fleuve, de la plume à chapeau à celle pour écrire, de l’indifférence à la manie, de la plante épineuse au velouté du fruit. Du rêve à la réalité, les deux oreilles n’entendent pas la même chose. Il y en a que les oiseaux dérangent. D’autres ne peuvent pas dormir sans la télévision. Sur la tasse du rêve, l’anse de la réalité tient la vie à distance. Les poules ne savent plus voler. Elles marchent en titubant. Cachés dans le décor, les hommes tournent en rond. Leurs gestes répétés balisent l’ordinaire. Quand ils se cognent sur le vide, c’est qu’ils n’ont pas trouvé la porte. Leurs enfants jouent à la guerre. Leurs fillettes sautent sur une flaque de sang. Lorsque la main devient l’outil, elle y perd en douceur. Le doigt sur la gâchette ne donne pas la vie. Les yeux comptant l’argent ne voient pas l’horizon. Sans le chant des cigales, le travail des fourmis n’aurait plus aucun sens. Un rire d’enfant, une caresse, une accolade redonnent à l’homme sa dignité. Un sou noir l’enchaîne. Je ne crois pas en Dieu mais je signe mon pain avant de l’entamer. Je m’agenouille devant l’arbre qui me donne ses fruits. Je me relève devant l’homme qui me voudrait courbé.

        

Dans le village où j’habite, beaucoup trop de gens aiment l’odeur d’essence, le plomb et le sans plomb, les pétarades de char, le crissement des pneus, la cacophonie des klaxons, la musique du cash, les ronflements de moteur. Leurs poumons carburent à l’oxyde de carbone, leur tête à l’ignorance colossale, à l’apnée de l’esprit. Ils aiment gaspiller. Quelque chose de l’homme se défait dans l’accumulation des choses. On conjugue les objets avant le verbe aimer. Les nains de jardin règnent dans ce jardin de plastique. Lorsque la coupe est pleine, ils la remplissent encore. La voix de la fête est celle du marchand de ballons. Le progrès n’est plus qu’une marche vers le pire. Il n’y a plus de patinoire sur la glace du lac mais une piste de course. À l’école des riches, je porte un bonnet d’âne. De l’odeur de la craie à celle de l’encre, du plaisir de lire au vertige d’écrire, je demeure un élève des mots. Lavé des obligations sociales, je fabrique du pain dans un carnet de miettes. Du fruit volé à l’arbre à la graine qu’on plante, la faim reste la même. Ce qu’il y a de moins utile sur terre, c’est le travail de l’homme. En ces temps d’efficacité, je suis d’une autre époque, une manière d’exilé. Le retour des saisons m’étonnera toujours, l’entêtement du pic bois, la chaleur d’un baiser, l’invention de la musique, le vert de la feuille qui sort du bourgeon, le rouge de la gêne, les tournesols de Van Gogh. Assis devant la table, je pose mon cahier bien avant le couvert.

        

La parole entraîne les gestes. Les mots n’entraînent que les mots. Pourtant, répandus sur la page, ils deviennent vivants. Quelque chose bouge dans les yeux du lecteur. Son âme tâtonne d’une image à l’autre. J’ai toujours aimé ce qui ne sert à rien, les grelots muets, les ocarinas et les ceintures sans trous, les montures sans lunette. Les questions qui arrivent trop vite n’attendent pas de réponse. Elles repartent sans savoir. Quand les choses débordent et perdent leurs contours, je les recueille dans mes mots. Je les pose partout sur une page blanche. Je traîne toujours une pomme en cas de pépin, un carnet en guise de maison, une motte de terre en souvenir d’un jardin. J’attends encore mon loup sur le bord d’un sentier.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article