Au cimetière

Publié le par la freniere

J’écris dans un cimetière. La vie survit entre les tombes, les doigts de l’herbe, le gravier. Les bruits s’effacent peu à peu, happés par l’humus, digérés par la pierre, grignotés par le vent. Je ne suis pas seul. Des âmes traînent leurs pieds invisibles avant de s’incarner, des morts restés debout dans mon regard. Les oiseaux se taisent devant les monuments. Ils prient je ne sais quel dieu. Un frôlement d’aile, une poussière sur la page, interrompent le crayon. Je viens ici pour m’éloigner du monde, m’approcher du cœur et du secret de vivre. Je ne suis pas entré dans les affaires. Je suis venu ici répondre à un appel de lumière. Je gagne ma vie dans l’inutile, le petit, le modeste. Ce qui me lie à rien est infini, comme la vie, l’enfance, l’écriture.

 

 Le vieux banc où j’écris est orienté face au lac. J’avance vers l’eau claire à pas de loup mais je n’ai rien à mordre. J’ai longtemps mis mes pas dans le mauvais sillon, labourer le néant, invectiver le soleil, porter ma vie comme un fardeau. J’ai tout quitté depuis, les rôles, les petites gloires vaines, les mascarades, les enchères, l’étoffe grise des jours, les trafics, les sous. Il faut tout perdre pour laisser place à l’amour. Un pas, deux pas, trois pas, je marche à rebours dans le courant des choses. Les mots trébuchent sur la page en bombant leurs voyelles. Des mouettes vacillent juste au-dessus de l’eau. Des libellules faseillent. Des papillons voltigent sans un bruit. Le cri des commerçants ne franchit pas le seuil. Les morts n’achètent plus. Je me tiens là, perdu, à fouiller mes racines, enveloppant de mots la langue du silence.

 

 Les morts nous laissent ce qu’ils ont de meilleur alors que les vivants nous mentent. Trop de pensées me viennent en bataille. Les images en pagaille se bousculent à l’entrée, les consonnes en chamaille. Les yeux qui fixent une fleur s’embellissent de voir. Un vieil air chuchote sur la chair des lèvres. Mes épaules se dressent pour accueillir le vent. Je peuple ce qui manque avec ce que je vois, des pages noircies d’encre, des fruits imaginaires, ma vieille langue usée aux mots toujours vivants. J’étrenne un cahier neuf comme on ouvre une porte. Ligne après ligne, je cherche le chemin vers la chambre du cœur. Je vais de pièce en pièce, une poignée de larmes dans mes rides. Je ne pleure pas les morts mais les saints qu’on habille en soldats, les anges qu’on fusille. Je caresse d’un mot le grain rugueux des pages. Je m’égare dans une phrase. Je glisse entre les lignes comme le corps d’un oiseau entre les branches. Dans cette solitude où je m’enfonce, l’âme des lieux m’enserre de son étreinte végétale.

Publié dans Prose

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D
<br /> <br /> c très beau, tu as une magie<br /> <br /> <br /> <br />