Au-delà de chacun

Publié le par la freniere

Une seule métaphore ne suffit pas pour voir ce qui la constitue. Il y a dans chaque œil tant de regards possibles. La neige est constellée d’étoiles. Chaque flocon se ressemble mais aucun n’est pareil. Une image vaut mille mots, mais il suffit d’un seul pour la voir. Le miracle des plantes, c’est le soleil et l’eau, pas seulement la terre et l’air.  Je regarde le monde du sommet d’un brin d’herbe. Je m’accroche aux mots comme des clous dans le bois. La vie n’est pas un compte en banque. Le feu n’est pas un coat d’hiver. La mort n’est pas un fait divers. Il y a longtemps qu’on écrase les ronces, qu’on tond les fleurs à la hache, trop longtemps qu’on écrit l’histoire avec des utérus profanés. Il n’y a plus de temps. Les heures n’indiquent que l’heure des infos, des matches de foot, des horaires-télé, la saison des vacances et celle des touristes. On ne voit plus la marée mais la montée des prix et la chute du dollar. Il n’y a plus d’espace mais des cases à remplir, des immenses entrepôts, des usines à fric pour fabriquer toutes ces choses inutiles qu’on se paie avec le temps perdu. Il n’y a plus de rivières mais le cours de la Bourse. Il n’y a plus de sentiers mais de longues autoroutes. Il n’y a plus de voyage sans postes de péage, plus d’aventure sans guide touristique ni de visa sans carte bancaire. Il n’y a plus d’espoir sans assurances tous risques. À défaut d’une pierre angulaire, on se contente d’une pierre d’achoppement.

        

La terre n’est à personne. La terre est ronde et innocente. Elle se nourrit d’herbe, de soleil et de pluie. Il faut vivre avec elle, non contre elle. Ce n’est rien un corps qui souffre. C’est pire quand c’est l’âme, elle veut l’éternité Son seul véritable échec, c’est cesser d’essayer. Tout se mélange en moi, des morceaux de poète, de vieillard, d’enfant, des bouts de phrases, de pensées, de maison, un chien qui jappe, un chat qui lape. Des mots y laissent leurs semences comme ces plantes qui se fécondent au vent. Toute la nuit, une lumière veille. Dès l’aube, une ombre la relaie, donnant aux choses leur contour. Le haut et le bas s’effleurent sans vraiment s’affronter. Le grand et le petit se complètent. L’espace et le temps s’épousent.  Plus proche du silence que des cris, la neige contredit la rhétorique des fleurs. Quand la froidure s’installe, les faux pas de la flamme sont une allégorie. L’hiver désinfecte l’automne pour que l’été nous arrive en santé, les plantes un peu grippées mais les œdèmes disparus. C’est alors qu’un petit feu sonore remonte jusqu’au sang et réveille la sève. Les fossiles endormis se découvrent une chair.

        

La vie vient de plus loin qu’une sueur d’étreinte. Le présent ne donne pas des ordres. Il passe comme un souffle. On ne parle pas de murs aux nomades ni de cages aux oiseaux. On ne parle pas d’église aux quêteurs d’absolu. Si jamais Dieu existe, il quête sur le parvis des cathédrales au milieu des pigeons. Je regarde au-delà de chacun. Le temps ne se lit pas sur un calendrier. C’est l’humilité qui grandit l’homme, pas la gloire. Quand on m’a  donné un prix littéraire,  j’avais presque honte d’en être fier. Je n’écris pas mes livres. Ce sont eux qui m’écrivent et me portent. J’ai besoin des mots pour mettre un pas devant l’autre, des gestes dans les bras, des choses dans les mains. J’ai besoin d’encre et de papier  pour regarder derrière le paysage, appréhender l’âme derrière les apparences. Il faut la main pour comprendre la main, la main chaude, la main à la pâte, la main d’un jardinier, la main nue. Il y a dans l’écriture des restants du début, un cerveau de serpent, de poisson, un art du silex, la douceur des amibes. La tête la plus vide reste chargée de l’homme. Les mots viennent avec des feuilles, des oiseaux, des gouttes de pluie, de la cendre, du feu. J’entends les mots bien avant de les avoir écrit. J’habite à l’intérieur de ma voix.

 

Quand elles deviennent pesantes, il faut donner de l’air aux idées. Les mots prennent leur élan le long du corps avant de s’envoler par la glissière des lèvres. Les livres m’ont changé bien plus que les années. Il y a des nuits qui viennent et d’autres où c’est le jour qui se retire. La mer monte et descend. Je vais du noir au noir pour trouver la lumière. Je sens comme un arbre d’homme la pression des racines, la chlorophylle qui réchauffe, les feuilles prenant le frais, le frémissement du vent sur l’écorce des branches. J’aime écrire à la main, égaliser les phrases avec la paume, glisser un doigt entre les mots. Toute haine est superflue, même celle des mouches. Il suffit d’un amour pour combler tous les amours qui manquent, d’un seul mot vrai pour contrer toutes les phrases qui mentent.

Publié dans Prose

Commenter cet article