Au milieu des orages

Publié le par la freniere

Je voudrais tant que le mot pomme se mange. Je me résume dans les mots mais j’agrandis le reste. Je me perds en chemin. L’image du lac se noie dans une tache d’encre. La métaphore s’efface sous la gomme des yeux. Nous avons trop bâti pour connaître le monde. Nous avons trop pensé pour apprendre à se voir. S’il y a une langue que l’on devrait bannir, c’est celle de l’argent. Toutes les autres peuvent parler d’amour. On ne peut refaire le monde en prêchant le désespoir. Pour être vraiment soi-même, il faut être sauvage. Je m’éveille au matin un poème à la main, des lettres dans les yeux, des fourmis sur la page, un peu d’herbe sensible à la prose des jours. J’ajoute un peu de sang sous la peau des objets, un peu de sens au vide. Il y a de l’infini au fond d’un mot banal. Quelque chose d’inouï se pose entre les choses. Quand je dis je, c’est il, c’est vous, c’est nous. Quand je dis je, c’est pour chacun. La mort, je ne la vois que de dos, et pourtant, je porte ses cabas.

        

Des paquets d’âmes vacantes encombrent la mémoire. On croise des habits où il n’y a plus personne, des souliers morts au milieu de la route, des gestes arrêtés juste au bord de l’abîme. Il arrive la nuit que l’on écrase un ange. On se réveille la bouche pleine de plumes. Où sont les bois d’antan ? Les enfants s’amusent avec du métal, des carcasses de bombe, des tôles tordues et des balles perdues. Le grain maigrit dans l’abondance du pain blanc. Je ramasse le feu au milieu des orages. Un simple salut fait de n’importe qui un roi. Je ne crois pas avoir manqué de respect envers un arbre, mais j’ai craché souvent sur le parvis des banques, pissé dans le bénitier, poqué des limousines. Je reste fasciné par la beauté du monde. J’observe sans un mot la nage d’un oiseau dans la rivière du vent, la bulle d’une carpe au milieu de l’étang, le poids léger d’un pas sur la neige tombée. Certains mots veulent sortir comme un enfant au dixième mois frappe du pied sous la peau ronde. La ligne d’horizon n’est qu’un nerf qu’on déplie. Les mots écrits se mirent sur un miroir de papier.

        

À force d’arracher des lambeaux d’espérance, la vie devient trognon. L’amande du coeur se vide. Les ramasseurs de feu s’égarent dans la cendre. Certains hommes sont lents. C’est au moment de la mort qu’ils découvrent l’amour. Il ne faut pas crier trop fort. Il y a des morts qu’on doit laisser mourir, des phrases qu’on ne doit pas dire, certaines incantations qu’on doit garder secrètes, des genoux sur les dalles qu’on doit laisser prier, des mots qu’on doit laisser dans leur linceul de papier. On ne fait pas un hymne avec des contrats ni des prières avec des injures. La langue s’ajuste au paysage, aux mœurs, à l’oreille des gens, même au grain de la peau. Où il faudrait voler plus légers qu’une plume, nous boitons comme des oiseaux de basse-cour. Je voudrais que mes cahiers deviennent des livres de magie, des albums d’enfant, une branche, un nuage. Je trébuche sur les mots les plus simples. Je bégaie comme la vie. Je hurle comme un loup. Je secoue du crayon un arbre plein de larmes.

Publié dans Prose

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