Avant la lettre

Publié le par la freniere

Il ne faut pas jeter la pierre aux montagnes ni le sable au désert. Dans chaque bonne soupe, il y a un os. Je me méfie des gens trop polis et des agents de police, de ceux qui même nus ne montrent jamais leur cul. Les doigts rebelles aux caresses se transforment en couteaux. Il n’y a pas de bonne façon de faire du profit. Il n’y en a que de pires. Les mauvaises personnes meurent toujours trop tard. Toutes les autres meurent trop tôt. Écrire correctement ne suffit pas. J’aime les métaphores louches, les lapsus, les fautes de frappe. Lorsque j’essaie d’apprivoiser la vie en lui jetant des mots, il arrive qu’elle me crache au visage.

 

Des milliers d’hommes cherchent leurs mots, extraient de l’air les mêmes sons. D’un peuple à l’autre, les langues se mélangent et forment des sagas. Dans la danse de la vie, des milliers d’hommes cherchent leurs pas. Des mains dessinent des caresses. Des bras soulèvent des questions. Un doigt d’enfant s’accroche au radeau d’une paume. Diverses maladies viennent piller nos corps sans altérer l’espoir. Le cœur têtu résonne dans son temple de peau. Émottant le jardin et retournant la terre, les doigts de l’homme ou de la femme sèment du rêve. Des fleurs sauvages poussent parmi les immondices. Des pains se pétrissent dans la pâte à misère. Des enfants jouent dans les décombres. Au-delà des cicatrices et des accès de fièvre, la survie devient vie. Depuis la fente originelle jusqu’à la nuit des temps, l’enfance porte ses bras bien au-delà des manches. Touchez le feu pendant qu’il brûle. Lisez les mots avant qu’ils meurent. Faites l’amour avant la mort. En s’acharnant à lui donner des règles, les hommes tuent la vie. Avant la lettre et l’écriture, l’homme écrivait déjà. Il chantait bien avant la musique. J’ai beau sortir et prendre l’air, une main reste accrochée aux pages d’un cahier. Je ne dors pas vraiment. J’attends le passage des mots comme la bouche de la terre le passage de l’eau.

 

Sensible à tout, à la pluie, au soleil, aux nuages, je laisse le bleu du ciel éclairer mes regards. Je n’écris pas avec un Bic mais un pic, une pelle, une poignée de larmes, une lampe à soudure dans la nuit noire de l’encre, des mots en forme d’homme. Je ne veux pas d’histoires commençant avec la tête. Je veux des phrases finissant par le cœur. Je ne veux pas d’une main ennemie de ses doigts, d’un œil accusant l’autre, d’un tympan faisant la sourde oreille, d’une jambe enfargeant l’autre jambe. Je ne veux pas de rails menant à l’abattoir. Je veux des ronces qui mènent à la fleur, la sève dans les arbres qui monte jusqu’aux fruits. Je ne veux pas de mains qui tiennent le fusil et des doigts pour haïr. Je ne veux pas l’argent qu’on ne peut pas manger mais la soif et la faim qui indiquent la vie. Je ne veux pas la gloire qui mène à la guerre mais la peur qui en sort. Je ne veux pas marcher des latrines à la tombe mais des racines au faîte. Je ne veux pas de portes mais une clef de sol dans le poil des oreilles. Je ne veux pas d’un pont qui enjambe le vide mais un barrage de castors. Une pensée dans la main me sert pour écrire, un rêve dans la tête pour y poser la phrase. J’écris souvent couché avec des mots debout. Je parle de tout avec des mots de rien. Je couche avec la mort mais m’éveille à la vie. Dans l’atelier verbal, il faut huiler parfois la mécanique des mots, rouler les r, vidanger le cerveau, nettoyer les scories. Je partirai de l’homme pour aller jusqu’à l’âme. Je partirai du cœur. Ce sont les caresses qui rassemblent les mains. Nos pas qui font la danse. Déplacer quelques mots suffit parfois pour vivre.

Publié dans Prose

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