Bonimenterie

Publié le par la freniere

Pendant que le bonimenteur de la confrérie des Six Menteries, enfermé dans sa guérite,

contemple les six menteurs qui cimentent le fer d’ailleurs des ferrailleurs, nous filmons

pour essayer de montrer de vrais gens impliqués dans leur choix de vie (création ou autre),

au prise avec leurs quotidiens, leurs rêves, leurs utopies, ayant accepté la responsabilité,

n'ayant plus peur du bonhomme sept heures, de la police, des illuminés.

Nous filmons pour montrer que peu importe l'âge, le travail, la spécialisation, il reste encore

beaucoup de place pour être surpris.

Aux questions il n'y a pas nécessairement de réponses, mais faut-il répondre à toutes les

questions ?

Nous filmons pour essayer de faire comprendre le travail avec de petits outils pas trop

compliqués, pas trop sophistiqués.

Nous filmons pour trouver le regard perçant. Nous filmons parce que le baiser américain

continue à répandre autour de lui son venin schizophrénique.

Nous filmons pour démystifier les silences des cathédrales de ciment entourées de miradors

qui cachent l'innocente vrille de l'oiseau migrateur menacé par l'oiseau supersonique, ce

cargo de la mort propre et sans douleur.

Nous filmons pour cerner la vision apocalyptique du regard des mangeurs de temps, des

voleurs de vent qui choquent l'enfant et l‘adulte, sans que personne n'y puisse rien.

Nous filmons pour que l'on parle de la vie d'aujourd‘hui comme d'une présence certaine.

Nous filmons pour continuer de participer à la fabrication “d'un cinéma différent” qui utilise

les mêmes outils que le cinéma industriel: un travail d'équipe à tous les niveaux, des acteurstrices

qui racontent sur le ton juste, des techniciens pour que le film soit droit , bien éclairé,

tout ça pour nous propulser toujours plus en avant.

Nous filmons parce que filmer c'est créer et que créer c‘est donner à la tête l'impulsion du

coeur, c'est aller au fond de ses souvenirs pour s'interroger, sans vraiment vouloir trouver

les réponses aux questions fondamentales, c'est se laisser surprendre.

Il n'y a pas d'impossibilités à l'image cinématographique qui se compose dans nos têtes

sous l'impulsion du souffle de la création; il n'y a pas de limite à la capacité du geste.

Nous filmons pour poétiquement arriver à signifier comment ça s'installe, à partir de

l'enfance, toutes ces complications, tous ces forts qui ont la clef de tout et qui la perdent.

Avant de nous évader, il faudra rire franchement.

Nousn filmons pour suggérer l'envers des décors et des sons et retrouver les souvenirs

oubliés et perdus.

C'est comme ça que nous ramassons les éléments disparates qui nous servent à fabriquer

nos films-collages, comme des oeuvres pertinentes décrivant le mieux une situation

d'errants sur cette terre amérindienne, américanisée par des millions de différences.

Nous filmons pour cette tentative folle et désespérée de faire se rencontrer des fantômes:

spectateurs-trices et créateurs-trices.

Tous les bonimenteurs de la Planète n’y pourront rien. Quelque part Artaud cherche une

place pour sauter hors de ce monde et Kafka pense qu'écrire c‘est faire un bond hors du

rang des meurtriers et Les Bourque, les Fournier, les Caluori, les Boutin, les Charland, les

Leclerc, les Matuschesky, les Charron, les Marcoux, etc... résistent à la bêtise humaine.

Qu‘est-ce que filmer, sinon aller au fond de soi et n‘en plus revenir qu'au cinéma ?

 

Serge Gagné

Jean Gagné

collage de textes pour une pratique cinématographique

St-Ferdinand mars 2012

Publié dans Glanures

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article