Ce qui reste 2

Publié le par la freniere

Je me souviens de la police Lacasse dont on volait les pommes, du traversier du capitaine Bernier portant sa casquette à l’envers, des tortues de terre qu’on mettait dans un aquarium, en oubliant de changer l’eau et même de les nourrir, des sauterelles dont on tétait le miel, des lucioles que l’on mettait en pot, des gros barbots crevant les moustiquaires, des ouaouarons qu’on pêchait à la ligne avec des chips comme appât, de la crique aux anglais entre les deux écoles, du radeau de Bozo qui coulait toujours avant la fin de l’été, des écrevisses qu’on attrapait d’une main en soulevant des roches. Je me souviens des Gitans, des Pollacks qui réparaient les rails. Ils couchaient dans de vieux wagons du CN transformés en dortoir. Les enfants n’avaient pas le droit d’y rôder mais j’y allais chaque jour. Ils m’ont donné le goût de l’étranger, de la musique, de l’ailleurs. Ils m’ont ouvert les yeux sur la grandeur du monde. Je me souviens du petit peu des choses mais j’en oublie le tout, pas de quoi faire un roman, quelques images, quelques émois, quelques paroles qui me restent à l’oreille, quelques blessures qui me collent à la peau, les crissements de la craie sur le tableau noir, la cruauté des cours d’école, les coups de règle des sœurs, la strappe des frères, les échardes sur les bancs d’école, le droit des imbéciles de régner par la peur. Je me souviens des trains, les beaux noirs à vapeur, les rutilants plus tard, chromés comme des fusées. J’ai mis longtemps à m’endormir loin des rails. Les trains berçaient mes rêves au lieu de m’éveiller. Je partais vers ailleurs trouver le bleu du ciel, les vagues de la mer, les plus hautes montagnes.

        

Mon premier emploi, à part faire le ménage dans le capharnaüm de mon grand-père, j’ajoutais mon désordre au sien, une façon comme une autre d’être complices, fut à la CIL dans le secteur des explosifs. Je devais empiler des caisses droites dans la cale ronde d’une goélette. Le Saint-André naviguait le Richelieu de McMasterville jusqu’à Sorel, puis remontait le fleuve jusqu’à Sept-Iles, livrant la dynamite pour les mines. On est loin de sa première fonction qui fut la pêche à la morue. Je me souviens de la glacière en chêne et du laitier à cheval. Il me laissait monter dans sa carriole et me donnait les rênes. Je me croyais habile quand le cheval s’arrêtait. C’était un vieux percheron n’obéissant qu’à sa routine. Il aurait pu faire le trajet tout seul. C’est ce qu’il fit quand le laitier est mort, une livre de beurre à la main et l’autre sur le coeur. Je me souviens des pintes vides où les mères déposaient l’argent du lait. Il nous arrivait de voler le petit change en route vers l’école. Je me souviens des embâcles d’hiver et des inondations à la fonte des neiges. Il y a des jours où l’on devait se rendre à l’école en chaloupe. On espérait des vacances. On a eu les pieds mouillés et des rhumes de cerveau. Je me souviens de la fumée jaunâtre s’échappant de l’usine. Certains matins, on étouffait en respirant des vapeurs d’ammoniaque. La pollution déjà faisait jaunir la vie. Le cœur manque d’écho sur le mur des hommes.

        

Je me souviens du dernier poêle à bois avant qu’on change pour une fournaise à l’huile. Mes narines se souviennent de l’odeur du pétrole. Je préférais celle du bois d’érable les jours de grand froid, des écopeaux venus de la scierie, des vieilles planches de grange qu’on achetait pour un sou quand les fermiers vendaient leur terre aux requins de l’immobilier. Où je gardais les vaches, il y a maintenant des bungalows déjà en ruine, du bitume, du béton, une école, un grand supermarché. Les enfants n’y font plus de cabanes dans les bois ni de radeaux dans l’eau. Ils ne chassent plus le rat d’eau depuis qu’il vit dans les égouts. Je me souviens des barrages de castors au pied de la montagne, des derniers cardinaux désertant le pays, des niques à bécassines au milieu des calvettes. Je me souviens des pets de sœur, des œufs dans le sirop et des tartines à m’lasse en revenant de l’école. Ma mère empilait des tranches de pain sur une grande assiette sur lesquels elle versait une pinte entière de mélasse. C’est la seule personne que j’ai vu faire ainsi. Tous les enfants du voisinage venaient se régaler.    Je me souviens à peine du premier jour d’école. J’ai sangloté longtemps au départ de ma mère. J’en porte encore des larmes au bout de mon crayon.

 

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Publié dans Prose

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