Ces névrosés que nous sommes

Publié le par la freniere

Il fallait voir à la télévision l’arrivée triomphale de Ruth Ellen Brosseau dans le comté de Berthier-Maskinongé  pour éprouver la honte que c’est souvent d’être Québécois. Tous ces maires et tous ces gens qui se précipitaient vers elle pour lui dire jusqu’à quel point ils étaient contents de son élection! À leurs dires, c’est en toute âme et conscience qu’ils avaient voté pour elle! Et vous avez eu raison, de rétorquer Ruth Ellen Brosseau : n’ai-je pas déjà fait connaître l’existence dans tout le Canada qu’existe au Québec un comté qui se nomme Berthier-Maskinongé?

C’était là pure hystérie. De l’hystérie, le dictionnaire Larousse donne la définition suivante : « Névrose caractérisée par un type de personnalité pathologique (théâtralisme, besoin de séduire par exemple). » Un film, La grande séduction,  et une série télévisée, La petite séduction,  nous donnent de bons exemples de cette névrose : rendre le réel, quel qu’il soit, théâtral, pour que par l’hystérie on puisse oublier la névrose qui vous habite. Bien avant les élections fédérales, Lothaire Rapaille en a fait une pertinente démonstration. On l’a d’abord considéré comme un dieu à séduire, même chez la gente journalistique qui a participé avec enthousiasme à ses séances de thérapie de groupe. Quand le train Rapaille a-t-il déraillé? Ce jour-là que le gourou  a affirmé que les Québécois étaient des névrosés. Aussitôt, ce fut la curée romaine par-devers sa présence à Québec : on l’a mis dans un siège éjectable et paf!, plus de Lothaire Rapaille.

 

Moi, j’aurais souhaité qu’on le laisse aller au bout du travail qu’on lui avait commandé.  Peut-être en aurait-on appris davantage, même et surtout par l’absurde,  sur ce que nous sommes et ce n’aurait pas été en vain.

J’ai écrit 75 ouvrages sur l’inconscient québécois et sa névrose. Quelque part en mon moi-même profond, je croyais qu’en me livrant à cet exorcisme je finirais par voir enfin la lumière au bout de notre tunnel. J’ai compris en 2008 que notre névrose a peut-être quelque chose  d’inguérissable. Je me suis alors présenté dans le comté de Rivière-du-Loup comme candidat indépendantiste aux élections et proposé un véritable programme contrairement aux autres candidats qui n’en avaient pas. Et pour cause! Le candidat choisi par le Parti québécois était un « poteau » parachuté de Québec, qui n’avait jamais mis les pieds dans le comté  et qui, a-t-il dit, « y venait pour apprendre ». Il a visité quelques usines, serré quelques mains, puis s’en est allé comme il était venu, aussi ignorant qu’à son arrivée : les 40% d’analphabètes du comté, les deux-tiers des familles vivant sous le seuil de la pauvreté, l’un des plus hauts taux de décrochage au Québec, la surabondance des malades (trois citoyens sur cinq ne sont-ils pas médicamentés?) … rien de tout cela ne l’a intéressé. Voyez-vous, ce n’était qu’un poteau.

 

La récente élection fédérale m’a convaincu de notre névrose collective. Comment pouvons-nous  confier à des gens dont on n’a jamais entendu parler le droit de nous représenter? Comment pouvons-nous confier à des gens qui, pendant toute une campagne électorale, sont restés chez eux, parfois à cinq cents milles du comté qu’ils revendiquaient, et cela dans un silence total?

La défaite de Gilles Duceppe dans son comté m’a littéralement jeté par terre. De tous les politiciens que le Québec a produits, combien en trouve-t-on qui ont fait preuve d’une telle intégrité, d’un tel sens du devoir, d’un tel dévouement pour leur peuple? Je n’en vois que deux autres : Camille Laurin et Jacques Parizeau. Que les électeurs de Sainte-Marie-Laurier, qu’il a servi consciencieusement pendant vingt ans, lui aient infligé pareille humiliation a de quoi nous rendre tous honteux ! Dieu de tous les ciels, quelle hystérie et quelle névrose ! Et comment expliquer une telle hystérie et une telle névrose?

 

Pendant 15 jours, j’ai tourné en rond en mon moi-même, malade d’esprit et de corps, incapable de la moindre pensée, littéralement désâmé. Puis, par hasard, j’ai ouvert L’Ombilic des limbes d’Antonin Artaud. Tant qu’à être brisé, aussi bien l’être totalement!

Je me suis accroché à quelques-unes de ses phrases pour ne pas succomber tout à fait au poids de notre névrose, au surpoids de mon hystérie.

 

Artaud a écrit : « Je suis au-dessous de moi-même, je le sais, j’en souffre, mais j’y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait. »

Dix lignes plus loin, il ajoute :

« Je n’ai en vue aucun but immédiat ni mesquin, je ne veux que vider un problème palpitant. »

Mais Artaud précise aussitôt :

« La substance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment, qu’elle ne parvienne  à exister? C’est tout le problème de ma pensée qui est en jeu. Il s’agit pour moi de riens moins que de savoir si j’ai ou non le droit de continuer à penser. Croyez-vous que dans un esprit bien constitué le saisissement marche avec l’extrême faiblesse, et qu’on peut à la fois étonner et décevoir? Enfin, si je juge très bien  mon esprit, je ne peux juger les productions de mon esprit que dans la mesure où elles se confondent avec lui dans une espèce d’inconscience bienheureuse. Mais je vous dirai que ce me serait une bien belle consolation de penser que, bien que n’étant pas tout moi-même, aussi haut, aussi dense, aussi large que moi, je peux être encore quelque chose. »

Mince espoir que la névrose d’Artaud a amenuisé au point qu’il dut être interné pendant treize ans à la Maison de santé de Rodez.

 

Ne vivons-nous pas en tant que race, peuple et nation ce qu’Artaud a su si bien décrire, cette névrose dont on ne peut sortir, a-t-il encore écrit, que par un renversement absolu de ce que nous sommes, ce qu’il a exprimé fort bellement ainsi :

« Je suis un homme qui a beaucoup souffert de l’esprit, et à ce titre j’ai le droit de parler. Je sais comment ça se trafique là-dedans. J’ai accepté une fois pour toutes de me soumettre à mon infériorité. Et cependant je ne suis pas bête. Je sais qu’il y aurait à penser plus loin que je ne pense, et peut-être autrement. J’attends, moi, seulement que change mon cerveau, que s’en ouvrent les tiroirs supérieurs. Dans une heure et demain peut-être, j’aurai changé de pensée, mais cette pensée présente existe, je ne laisserai pas se perdre ma pensée. »

 

Pour nous comme pour Artaud, est-il trop tard pour que s’ouvrent nos tiroirs supérieurs? Est-il trop tard pour que nous apprenions à penser plus loin que nous ne pensons, et peut-être autrement?

C’est là notre défi. C’est là notre ultime défi.

 

Victor-Lévy Beaulieu

 

Publié dans Glanures

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