Cette prodigieuse impossibilité

Publié le par la freniere

Dans mon petit pays, ce qui ne cesse pas de venir mais n’arrive jamais, tout ce qui se refuse à n’être que québécois comme, en Melville, tout ce qui se refusait à n’être qu’américain. Par ma race, je suis en retard. Par ma race, je suis cette course désespérée vers ce qui, partout ailleurs, a été aboli. Je suis finitude avant même de commencer  - cette prodigieuse impossibilité qui m’a tant fasciné chez Melville parce que, tout simplement, elle se trouve à être inscrite en moi, depuis les commencements équivoques de mon pays. Toute écriture n’est rien de plus que de la mort. Mort de soi-même parce que mort de toutes les images de soi-même. Mort de tout avenir linéaire parce que mort de tout ce qui en moi me possède. Bientôt, je le sens, il ne restera plus rien  - plus de Melville. Toute lecture est abandon et par cela même je suis vaincu, à la limite de ma désastreuse schizophrénie. Ce que je cherche en Melville, c’est ce que je ne trouve pas en moi, c’est cette vie pitoyable, c’est cet échec fabuleux. Mais moi je n’ai jamais commencé. Mais moi je suis comme mon pays, je suis la demi-mesure même de mon pays  - un grand fleuve pollué marchant vers sa mort de fleuve. Même si le fleuve devait continuer, ce ne serait plus ce fleuve auquel je pense, et qui m’habite comme ce n’est pas possible, qui me boxe et me laisse étrangement mou, sans possibilité de défense. Je sombre et je n’arrive plus à nager. Je sombre et ce ne sera toujours que cela, une chute sans fin dans les eaux du non-être : il n’y a ni temps ni espace québécois, que de la présence américaine, ce par quoi je suis annihilé, ce par quoi je suis bâillonné, et ligoté, et torturé. Américain mais sans l’Amérique, consommateur mais sans capital, esclave de l’Empire et sans d’autres armes que ce pitoyable livre pour me continuer dans ma pâle énergie.

 

Victor-Lévy Beaulieu

Publié dans Poésie du monde

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C

Prodigieuse vérité que ce texte, que ce pays qui n'arrive jamais.


merci JML


 


Christiane