Chacun est une chrysalide

Publié le par la freniere

Je m’éraille la voix sur le piquant du jour, sur le pointu des choses. Mon chant déraille dans les aigus pendant que les fleurs se balancent sur le fleuve du vent. Quelques nuages malades s’étiolent sur le ciel, rejetant sur le sol leurs draps de pluie. J’attends que la colline se réveille. Elle dort la tête dans les herbes. On ne voit que ses épaules où courent de petites bêtes comme des muscles qui bougent. La terre sait ce qu’elle veut, de l’eau et du soleil, pas du bitume et du béton. Des oiseaux sèment leurs ailes dans la terre du vent et laissent des rides dans le front de la pluie. Je n’attends plus que la mort me lave de la vie. Avec ma soif de loup, j’attends la pluie d’aimer, avec ou sans orage. J’attends la neige des étés, le pollen des hivers. J’appuie ma joue sur le visage de la terre. Je ne suis qu’un poil sur cette immense peau. Le soleil est revenu et fait suer les branches. Les mains molles de l’air chassent les mouches. On ne pense pas à la souffrance des plantes ni à celle des bêtes. La sève est comme le sang qui coule sous la chair. L’écorce de la terre est couverte de cicatrices, de blessures, d’hématomes. L’homme peut-il vivre sans souffrir ou faire souffrir ?

        

Les arbres se découpent en ombres d’hommes, tous dressés vers le ciel, les branches aux aguets, les racines à l’écoute. J’entends vivre les plantes autour de moi, la rumeur des collines, le souffle des bardanes, le grattement des taupes. Les cent bras du vent gesticulent ensemble, soulèvent l’horizon, griffent les murs. Leurs doigts dépeignent la chevelure des arbres, ébouriffent les ronces, dressent les poils des orties. La peau du lac s’étire et fait gonfler ses muscles d’eau comme un athlète qui se relève. Les vagues boxent entre elles. C’est la même force qui nous tue et nous fait vivre, la même terre qui gèle ou fait suer. C’est la même parole qui condamne ou pardonne. C’est le même homme en nous qui tombe et se relève. Chacun est une chrysalide. Toute beauté contredit l’injustice. Les mots ouvrent la porte à la prison des bouches. La parole rend la langue vivante. La poésie est en rapport ombilical avec la création. Il faut plus que des yeux pour voir. Le côté des choses qu’on regarde nous empêche d’apercevoir le tout.

        

Les arbres ont mis leur robe d’été. Le paysage croise les bras et nous regarde vivre. Un oiseau saute comme une balle d’une branche à l’autre. À chaque battement de cœur, il y a la vie qui s’époumone. Le chant d’amour des autres est celui de chacun. Le soleil pend sous les nuages comme un linge étendu. Au hasard du parler, il y a des mots qui restent sur la langue, des phrases en suspens, des images voilées, des métaphores boiteuses. Le vent passe la main sur une épaule de colline. La peau d’herbe frissonne et se laisse caresser. Le vent fait l’homme et chatouille les fleurs. Les femmes le sentent contre la peau, entre les jambes et les aisselles. Les trembles chantent au fond de l’air. Les grands ongles des arbres s’agrippent à la terre. L’homme est une chair qui marche à la poursuite de l’âme, quêtant l’espoir à même la faim. Le ciel bouge sous les nuages à pluie, le soleil au teint blême. J’en ai les yeux qui broutent au ras du paysage, le bleu de l’air et l’herbe des images. Même en faisant l’appel des choses, les mots ne remplacent pas ce qui est absent. Ils sont d’une autre solitude. Je me remets en marche, tout le corps en travail comme un vieux gond de porte. La journée pèse sur les épaules. Il y a des jours, on est de trop dans cette vie, et d’autres pas assez. Je cherche l’équilibre entre deux mots, deux phrases, deux silences. Je laisse grandir l’alphabet. J’apprends à lire les bruits de l’air. Le paysage avance plus vite que moi. Je dois sans cesse le rattraper. C’est pour ça que j’écris à bout de souffle, la voix comme un cheval qui piaffe, les yeux comme des moineaux coursant avec le vent.

        

La terre se verrouille sans la caresse de l’homme, le fouissement des insectes, la fraîcheur des orages. En descendant la pente, je croise un vent large d’épaule, un gaillard tout en muscles. Il aplatit les sons et bourrasse les feuilles. Je me raccroche aux arbres quand il toque du doigt. Le chemin s’ouvre comme une bouche. Sous mes pieds, le sol essaie de mordre mes sandales. Les petites dents pointues des pierres sont comme des dents de lait se prenant pour des brutes. Heureusement qu’un bout de soleil se cramponne à mon dos. Les vertèbres jouent tout seul comme une flûte d’os. Les sens me reviennent à petits pas, les yeux, les oreilles, le toucher. Un goût d’herbe envahit ma salive. Entre le vent et le soleil, je fais le pont avec mes reins. J’avance tout courbé avec le cœur qui bat comme un renard. La pente se fait plus douce. Des oiseaux m’accompagnent. Je cause avec les arbres. J’écoute respirer l’herbe. Je fais sonner les mots dans ma poitrine avant qu’ils s’envolent d’eux-mêmes. La vie est là partout. La terre pense à travers moi, et l’herbe, les racines, les abeilles, les œufs prêts à éclore. J’avale des mots. De quoi écrire un livre. Ça déborde sur la page et gonfle mon cahier. Mon crayon n’est qu’une charrue de pauvre labourant l’inconnu.

Publié dans Prose

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Ile E. 23/07/2013 14:10


Jean-Marc, il est ébouissant ton texte ; quelle maîtrise de l'écriture !