Chaque brin d'herbe

Publié le par la freniere

Ce ne sont pas les choses qui donnent l’état de grâce. Posséder n’enrichira toujours que les dépotoirs. Il faut tout partager. Les couleurs n’effacent pas le noir. Il faut marier les ombres avec la lumière. Les vêtements s’effilochent mais les douleurs augmentent. Il faudrait une fleur dans chaque poing de haine. Qu’en est-il des gestes lorsque la main préfère le gant à la chaleur de la peau ? La parole devient terre dans la terre. Son poids devient celui du roc, sa légèreté celle de l’air. On aura beau nier la pierre, on la retrouve pierre aussitôt qu’on la touche. Les nerfs de l’eau vive éclaboussent le corps. La route est une main ouverte où les pas tracent une ligne de vie. Pour cette main, la terre prend la forme d’un bras. Une pensée musculaire en agite les os. De la réclame à la méditation, les mots changent de ton.  Il ne suffit pas d’écrire pour ajouter du sens. Il faut l’éthique d’un ascète.

        

L’arbre s’épèle de la racine aux feuilles. Funambule cherchant son fil, je me retiens d’un doigt à la rampe des mots. Il n’est pas vrai que le son ne dure pas. Les plus vieilles chansons ont traversé le temps tout comme les légendes. Les gestes se répètent par la danse et l’outil. L’alphabet forme un corps avec la peau des sons. Les mots ont un visage, un sourire, des rides. Le sens y court comme un sang temporel. Je parcours le papier jusqu’au vent de la voix. Je cherche la sortie jusqu’à la fin du mur, le bon côté de l’air, le bec de la soif dans le jardin de l’eau. La plénitude remplace la vacuité. Je regarde le monde du sommet d’un brin d’herbe. Il n’en faut pas plus pour croire à la vie.

        

Faute de trouver l’ensemble, nous ne distribuons jamais que des miettes de nous-mêmes. Nous avançons par bribes, des bribes de mots, des bribes de gestes, des bribes de miettes. La chair ne suffit pas. Le pardessus du temps s’effiloche de partout et laisse fondre le corps. À force d’écouter les langues de bois, de voter pour des cons, les pauvres ont les riches qu’ils méritent. À l’école, on n’apprend plus à lire mais à compter. Elle prépare des laquais. Elle aiguise les ombres en forme de couteau. Elle prépare la route pour un monde sans hommes. La pluie se casse en miettes. J’en ramasse les éclats sur la langue, dans mes cheveux, mes yeux, mes mains tissées de rides. Le seul vrai travail est celui d’être présent. Il suffit d’être là pour être en communion. Je chante les faux pas et les marches manquées. Ils sont aussi la route. Je chante la blessure tout autant que le baume, la pierre où je trébuche, la barque qui prend l’eau et le moteur qui tousse. Pour ceux qu’on emprisonne, chaque pain cache une lime. Pour les nomades, chaque désert recèle un puits.

 

Certains hommes avaient l’air de pur-sang. En devenant marchands, ils ont perdu leur âme. L’étalon qui mesure la monnaie n’a pas la fougue d’un cheval. La cascade est devenue marais. Les roses de plastique ont fait les pluies acides. Les gaz bitumineux ont détruit l’arc-en-ciel et les burgers de bœuf asséché l’Amazone. En banlieue de lui-même, l’homme a perdu son centre. Délesté de la faim, l’amour n’est plus qu’une hypothèse, l’espoir un numéro de loto, le nirvana une voiture de l’année. Le ciel est un écran géant. On maquille l’enfer en résidences de luxe, les faubourgs en taudis. On a mis un bouchon sur l’air qu’on respire et l’eau de source en bouteilles. Je ne rentre pas les chaises avant la pluie. Je les laisse parler avec l’eau du ciel. Je ne cache pas les rides. Je laisse le temps faire son œuvre. Je ne ferme pas les yeux. Je les laisse dire ce qu’ils pensent. Je ne coupe pas les fleurs. Je laisse les pétales témoigner du destin. Devant les cataclysmes, je ne crie pas coupable. Je laisse la planète plaider son innocence. C’est du côté de l’homme qu’il faut chercher la faille. Il lui faudra choisir entre l’amour et la monnaie, entre l’être et l’avoir.

 

Les inventions nouvelles ne sont pas l’espérance. Elle est encore le bourgeon, le pépin, la semence. Le vol des samares transporte la forêt, une goutte d’eau la vie. Chaque seconde est un anniversaire de naissance. Il n’y a pas trop de monde sur la terre. Il y en a trop qui volent les autres. Il faudrait que l’histoire de l’homme soit celle de la terre. Les arbres se souviennent mais le béton ignore. Le feuillage respire mais le métal étouffe. Le temps ne connaît pas les heures. Il épouse l’espace. Pour la liberté, l’homme n’est pas le bon refuge. Il collectionne les souvenirs, mais l’âme y est-elle vraiment ? Il collectionne les caresses, mais elles se fanent sans amour. La parole m’offre un toit dans le froid du silence. J’y fais des meubles avec les mots, du pain, de la pluie, du soleil et de l’ombre. J’y fais des routes avec de l’encre, des fenêtres d’images.

 

Il est difficile d’avoir une bonne idée derrière une cravate. C’est le manque d’imagination qui permet le pouvoir. Beaucoup trop meurent pour un pain alors que la moisson foisonne, engrangée par les banques. Beaucoup de morts, beaucoup de faim dans une assiette vide. Certaines mains se veulent du mal. Certains pas s’écartèlent pour contredire la route. Du nuage au brin d’herbe, toute la terre se donne. Pourquoi piller ce qu’elle nous offre ? Les deux mains dans la terre, je pense comme un arbre, réunissant le sol avec le sommet, le rêve et le sommeil, les racines et la cime, la semence et le fruit, la sève et la salive. J’apprends mon ignorance en écrivant ces mots. Dans les étages où sont les hommes, on ne voit plus sourire la terre. On ne sait plus baiser le sol. On ne voit jamais les choses telles qu’elles sont. C’est pourquoi le regard du peintre est plus intéressant que celui du photographe. Il décape les mirages pour saisir la lumière. Nous sommes tous les pièces d’un immense puzzle. On s’emboite les uns les autres par les mots.

 

Ce que la vie nous fait payer n’est jamais remboursé. Heureusement que l’amour se donne. Dans ce qu’il y a, il y a tout, tout ce qu’on aime et le reste. Je m’y accroche à l’amour. Si le bossu écrit avec sa bosse, le boiteux avec sa jambe, j’écris avec la tristesse des anges. Ce qu’on survole sans effort ne mérite pas le haut. Je reste au ras du sol à parler aux étoiles. C’est aujourd’hui qu’elles brillent de leur lumière éteinte.  Même s’il y a 4700 astéroïdes qui se dirigent vers la terre, il y a plus de chance qu’elle éclate d’une collusion de marchands que d’une collision de planètes. Dans sa nuit d’anthracite, le charbon rêve d’un diamant. Un tremplin nous attend au fond de chaque abîme. Dans le plus noir du réel, il y a toujours un fil incandescent qui donne la lumière. Il passe par le transformateur des mots. Quand on coupe le courant, l’homme se perd en lui-même. L’éthique, c’est l’esthétique de l’âme.

Publié dans Prose

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