Charlotte Delbo

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Charlotte Delbo est née le 10 août 1913 à Vigneux-sur-Seine, en Seine-et-Oise, de Charles Delbo, charpentier en fer, et Erménie Morero. Elle est l'aînée de quatre enfants.

Après son baccalauréat, elle commence des études de philosophie à la Sorbonne et adhère aux
jeunesses communistes, où elle rencontre Georges Dudach qu'elle épouse le 17 mars 1936. Elle interrompt ses études en 1937, et devient en 1939 la secrétaire du comédien et metteur en
scène Louis Jouvet. En mai 1941, elle accompagne la troupe de Jouvet en tournée en Amérique du Sud. Son mari, resté en France, rejoint la résistance communiste.

 

En septembre 1941, à Buenos-Aires, Charlotte apprend l'exécution d'un de ses amis, André Woog, pour « propagande communiste ». Révoltée, elle revient en France. A Paris, le couple entre dans la vie clandestine. Charlotte recopie les communiqués de Radio-Londres et Radio-Moscou et travaille pour Les Lettres françaises fondées par Jacques Decour.

Le 2 mars 1942, cinq policiers français des Brigades spéciales arrêtent Charlotte et son mari. Elle est internée à la prison de la Santé, où elle apprend le 23 mai l'exécution de Georges au Mont Valérien. Le 17 août, elle est transférée au Fort de Romainville, où elle retrouve de nombreuses femmes, souvent communistes, puis à Fresnes une semaine plus tard.

 

Elle est une des 230 femmes, qui quittent Compiègne pour Auschwitz le 24 janvier 1943. Le
27 janvier, ces femmes entrent à Auschwitz en chantant la Marseillaise. D'abord assignées au
block 14 du camp des femmes de Birkenau, en quarantaine, ces femmes sont ensuite astreintes à de durs travaux, notamment dans les marais. Nombre d'entre elles meurent du typhus. Le 3 août, seules 57 d'entre elles ont survécu. Elles sont mises alors en quarantaine. Le 7 janvier 1944, Charlotte Delbo, avec sept autres compagnes de déportation, part pour Ravensbrück. Elle est affectée à Furstenberg, dans l'un des kommandos du camp principal.

 

 

La plupart des survivantes de son convoi sont transférées à Ravensbrück au cours de l'été 1944. Grâce à l'action de la Croix-Rouge, elle fait partie des femmes qui quittent le camp le 23 avril 1945 pour la Suède et rentre en France en juin 1945. Des 230 femmes du convoi du 24 janvier 1943, 49 ont survécu.

Alors qu'elle se rétablit en Suisse, elle rédige Aucun de nous ne reviendra, premier ouvrage de son oeuvre littéraire sur la déportation et les convois partis de France vers Auschwitz. Il ne sera publié qu'en 1965 aux Editions Gonthier. Après la guerre, elle travaille à l'ONU, puis au Centre National de la Recherche Scientifique. Elle meurt en mars 1985, ayant publié de nombreux ouvrages tirés de son expérience concentrationnaire dont le convoi du 24 janvier (1965), une connaissance inutile (1970), mesure de nos jours (1971, Editions de Minuit).

 

 

 

Essais, enquêtes, souvenirs et poèmes

 

Les Belles Lettres, Minuit éd., 1961.

Le Convoi du 24 janvier, Minuit éd., 1965, 1978, 1995.

Auschwitz et après, 3 tomes :

Aucun de nous ne reviendra Gonthier éd., 1965,Minuit éd., 1970, 1979, 1995. Mise en scène au Théâtre de la bastille

Une connaissance inutile, Minuit éd., 1970.

Mesure de nos jours, Minuit éd., 1971, 1994.

Spectres, mes compagnons, Maurice Bridel, Lausanne, 1977 ; réédition, Berg international, Paris, 1995.

La Mémoire et les Jours Paris, Berg International, 1985, réed. 1995.

 

Théâtre

 

La Théorie et la Pratique, Anthropos, Paris, 1969.

La Sentence, pièce en trois actes, P.-J. Oswald, 1972.

Qui rapportera ces paroles ?, tragédie en trois actes, P.-J. Oswald, Paris, 1974. Réédition avec Une scène jouée dans la mémoire HB, Aigues-vives, 2001.

Maria Lusitania, pièce en trois actes, et le coup d'État, pièce en cinq actes, P.-J. Oswald, Paris, 1975

La Ligne de démarcation et La Capitulation, P.-J. Oswald, Paris, 1977.

Les Hommes", Pièce inédite (en cours d'édition à cette date (2010))

 

 

O vous qui savez
saviez-vous que la faim fait briller les yeux
que la soif les ternit
O vous qui savez
saviez-vous qu'on peut voir sa mère morte
et rester sans larmes
O vous qui savez
saviez-vous que le matin on veut mourir
que le soir on a peur
O vous qui savez
saviez-vous qu'un jour est plus qu'une année
une minute plus qu'une vie
O vous qui savez
saviez-vous que les jambes sont plus vulnérables que les yeux
les nerfs plus durs que les os
le coeur plus solide que l'acier
saviez-vous que les pierres du chemin ne pleurent pas
qu'il n'y a qu'un mot pour l'épouvante
qu'un mot pour l'angoisse
saviez-vous que la souffrance n'a pas de limite
l'horreur pas de frontière
Le saviez-vous
vous qui savez

 

*

 

 

Je vous en supplie

faites quelque chose.

Apprenez un pas,

une danse,

quelque chose qui vous justifie,

qui vous donne le droit

d’être habillés de votre peau, de votre poil.

Apprenez à marcher et à rire

Parce que ce serait trop bête

A la fin

Que tant soient morts

Et que vous viviez

Sans rien faire de votre vie.

 

*

 

 

 

Le retour

 

Au voyage de retour, j'étais avec mes camarades, les survivantes d'entre mes camarades. Elles étaient assises près de moi dans l'avion et à mesure que le temps s'accélérait, elles devenaient diaphanes, de plus en plus diaphanes, perdaient couleur et forme. Tous les liens, toutes les lianes qui nous reliaient les unes aux autres se détendaient déjà. Seules leurs voix demeuraient et encore s'éloignaient-elles à mesure que Paris se rapprochait. Je les regardais se transformer sous mes yeux, devenir transparentes, devenir floues, devenir spectres. Je les entendais encore, je commençais à ne plus comprendre ce qu'elles disaient. A l'arrivée, je ne les reconnaissais plus. Dans la foule des gens qui nous attendaient, elles glissaient, disparaissaient, reprenaient apparence un instant, si impalpables, si irréelles, si fuyantes, que je doutais de mon existence propre. Elles ont joué ce jeu de feu follet pendant tout le temps où nous piétinions d'un bureau à l'autre, se perdaient, se retrouvaient, me retrouvaient, disaient des mots que je ne saisissais pas, s'évanouissaient encore et se fondaient enfin dans la foule des gens qui nous attendaient, englouties pour toujours dans cette foule. Elles avaient si bien perdu de leur réalité pendant le voyage au long duquel je les avais vues se métamorphoser de minute en minute, s'effacer lentement, imperceptiblement, inexorablement, devenir spectres, que je ne me suis pas aperçue tout de suite de leur disparition. Sans doute parce que j'étais aussi transparente, aussi irréelle, aussi fluide qu'elles. Je flottais au milieu de cette foule qui glissait tout autour de moi. Et soudain, je me suis sentie seule, seule au creux d'un vide où l'oxygène manquait, où je cherchais ma respiration, où je suffoquais. Où étaient-elles? J'ai constaté leur disparition quand il était trop tard pour les appeler, trop tard pour courir à leur recherche — et comment courir dans cette foule glissante? D'ailleurs la voix me manquait et mes jambes se paralysaient. Où étaient-elles? Où êtes-vous Lulu, Cécile, Viva?
     Viva, pourquoi l'appeler maintenant? Viva, où es-tu? Non, tu n'étais pas dans l'avion avec nous. Si je confonds les mortes et les vivantes, avec lesquelles suis-je, moi? Il me fallait admettre — et c'était une conclusion très longue à formuler, et jusqu'à ce que j'y parvienne, j'étais prise dans une angoisse qui me laissait errante, glissante et flottante —, il me fallait admettre que je les avais perdues et que désormais je serais seule. Où chercher secours? Rien ne viendrait à mon secours. Crier était inutile, crier à l'aide était inutile. Tous, dans la foule qui m'entourait, étaient prêts à m'aider, étaient là pour m'aider, mais ils se proposaient avec leurs moyens à eux dont je savais l'inutile. Les seuls êtres qui pouvaient m'aider étaient hors de portée. Nul ne pouvait les remplacer. Avec difficulté, par un grand effort de ma mémoire — mais pourquoi dire : effort de la mémoire, puisque je n'avais plus de mémoire? — par un effort que je ne sais comment nommer, j'ai essayé de me souvenir des gestes qu'on doit faire pour reprendre la forme d'un vivant dans la vie. Marcher, parler, répondre aux questions, dire où l'on veut aller, y aller. J'avais oublié. L'avais-je jamais su? Je ne voyais ni comment m'y prendre ni par où commencer. L'entreprise était hors de mes forces. Il n'y avait qu'à renoncer. Renoncer ou remettre à plus tard. D'abord, il fallait réfléchir. Je flottais dans la foule qui me portait sans s'en rendre compte car je ne pesais rien, ma tête se vidait. Réfléchir? Comment réfléchir quand on ne possède plus un mot, quand on a oublié tous les mots? J'étais trop absente pour être désespérée. J'étais là... Comment? Je ne sais. Mais étais-je là? Étais-je moi? Étais-je... J'étais là et ce serait faux de dire que je ne savais que faire, je ne pensais pas et je ne me demandais pas s'il y avait quelque chose à faire. Savoir, se demander, penser, ce sont des mots que j'emploie maintenant.
     Combien de temps suis-je restée sur ce banc où l'on pouvait croire que je méditais ou que je me reposais? Combien de temps ai-je passé à ne pas méditer, à ne pas réfléchir, à essayer de me rappeler comment on fait pour se rappeler. Me rappeler quoi? Je ne savais plus ce qu'il fallait se rappeler. Dire que j'avais froid comme lorsqu'on a la fièvre, dire que j'étais épuisée, c'est facile à avancer aujourd'hui en guise d'explication. Je ne sentais rien, je ne me sentais pas exister, je n'existais pas. Combien de temps suis-je restée ainsi en suspension d'existence? (J'ai retrouvé mes mots depuis, vous voyez.) Longtemps, longtemps. J'ai gardé de ce temps des images brumeuses où pas une tache claire ne permet de distinguer le sommeil de la veille. Longtemps.
     Avec beaucoup d'effort, je crois me souvenir que j'étais couchée, que des gens venaient me voir. Ils m'embrassaient, ils me parlaient, ils me racontaient des choses, ils me posaient des questions. Pour les questions, ils ont vite cessé, je ne répondais à aucune. J'entendais leurs voix de très loin. Quand ils entraient dans ma chambre, mon regard se voilait. Leur épaisseur interceptait la lumière. Au travers de ce voile, je les voyais sourire d'un sourire encourageant et je ne comprenais rien à leur sourire, rien à leur attitude, rien à leur gentillesse — enfin, j'ai supposé plus tard que c'était de la gentillesse. C'est presque impossible, plus tard, d'expliquer avec des mots ce qui est arrivé à l'époque où il n'y avait pas de mots. Pourquoi viennent-ils me voir? Pourquoi parlent-ils? Que veulent-ils savoir? Pourquoi veulent-ils que je sache, moi, cer-taines choses qu'ils sont prêts à me dire, qu'ils sont venus exprès pour me dire? Tout était incompréhensible. Et que tout soit incompré-hensible m'était indifférent. Je n'avais aucune curiosité, aucune envie de rien savoir. Ils m'ap-portaient des fleurs et des livres. Craignent-ils que je m'ennuie? M'ennuyer... Toutes leurs idées étaient d'un monde à part. Ils craignent que je m'ennuie et ils apportent des livres... Ils posaient les livres sur ma table de chevet et les livres restaient là sans que j'aie seulement l'idée de les prendre. Longtemps, longtemps, les livres sont restés là, à ma portée, hors de ma portée. Longtemps. Enfin, on m'a dit que mon absence au monde avait duré longtemps. Mon corps était sans poids, ma tête sans poids. Des jours, des jours, sans penser à rien, sans exister tout en sachant cependant — mais je ne me souviens plus aujourd'hui comment je le savais —, tout en ayant quelque sensation, à peine définissable, que j'existais. Je ne parvenais pas à me réhabituer à moi. Comment me réhabituer à un moi qui s'était si bien détaché que je n'étais pas sûre qu'il eût jamais existé? Ma vie d'avant? Avais-je eu une vie avant? Ma vie d'après?
Étais-je vivante pour avoir un après, pour savoir ce que c'est qu'après? Je flottais dans
un présent sans réalité.
     Les amis continuaient à me rendre visite, m'apportaient de nouveaux livres qui s'empilaient sur les autres. Quelquefois, en me soulevant sur mes oreillers, je regardais ces livres sans faire de relation entre des livres et la lecture. Des objets sans usage. Que faire de ces objets? Et puis je les oubliais et je retournais à mon absence.
     Lentement, à mon insu, la réalité a repris forme autour de moi. A mon insu car je n'ai fait aucun effort pour revenir à la surface de la réalité. Je n'avais pas la force de faire la plus petite ébauche d'effort. C'est d'elle-même, par sa propre pesanteur, que la réalité a repris ses contours, ses couleurs, ses significations, mais si lentement... Je découvrais, avec de longs intervalles, un nouveau trait, un nouveau sens. Petit à petit, je recouvrais la vue, l'ouïe. Petit à petit, je reconnaissais les couleurs, les sons, les odeurs. Les goûts, beaucoup plus tard. Un jour j'ai vu — oui, vu — les livres sur ma table de nuit, sur une chaise près de mon lit. Tous étaient à ma main. Ma main ne s'avançait pas vers eux. Longtemps je les ai regardés sans avoir l'idée de les toucher, de les prendre. Quand enfin je me suis risquée à en prendre un, à l'ouvrir, à le regarder, il était si pauvre, si à côté que je l'ai remis sur sa pile. A côté. Oui, tout était à côté. De quoi parlait-il, ce livre? Je ne sais pas. Je sais que c'était à côté. A côté des choses, à côté de la vie, à côté de l'essentiel, à côté de la vérité.
     Qu'est-ce qui n'est pas à côté? Je me posais la question et j'étais désespérée de ne pouvoir y répondre. Je dis désespérée faute d'un mot qui donnerait idée de ce que je veux dire. Je n'étais pas désespérée, j'étais absente.
     J'ai attendu longtemps avant de tenter une autre reconnaissance dans un livre. Elle a été tout aussi déroutante que la première et moi plus désespérée, ou plutôt enfoncée davantage encore dans mon absence.
     Qu'est-ce qui n'est pas à côté? N'ai-je plus rien à trouver dans les livres? Sont-ils tous répétition futile, description jolie et imagée, suite de mots sans poids?
     Mon découragement en face des livres a duré très longtemps. Des années. Je ne pouvais pas lire parce qu'il me semblait savoir d'avance ce qui était écrit dans le livre, et le savoir autrement, d'une connaissance plus sûre et plus profonde, évidente, irréfutable.
     De même que je baissais les yeux pour ne pas voir les visages parce que les visages se dénudaient sous mes yeux, parce que je voyais tout des gens au travers de leur visage dès que j'arrêtais mon regard sur eux, et cela me gênait au point d'être obligée de baisser les yeux, de même je m'écartais des livres parce que je voyais au travers des mots. Je voyais la banalité, la convention, le vide. J'y voyais l'habileté. Et que sait-il celui-là qu'il veut me dire? Et pourquoi ne le dit-il pas?
     Tout était faux, visages et livres, tout me montrait sa fausseté et j'étais désespérée d'avoir perdu toute capacité d'illusion et de rêve, toute perméabilité à l'imagination, à l'explication. Voilà ce qui, de moi, est mort à Auschwitz. Voilà ce qui fait de moi un spectre. A quoi s'intéresser quand on décèle la fausseté, quand il n'y a plus de clair-obscur, quand il n'y a plus rien a deviner, ni dans les regards ni dans les livres? Comment vivre dans un monde sans mystère? Comment vivre dans un monde où le mensonge se colore en couleur aveuglante et se sépare immédiatement de la vérité, comme dans ces mélanges qui se décomposent, où chaque ingrédient reprend sa couleur et sa densité propres?
     Je me suis interrogée longtemps sans trouver la réponse. Pourquoi vivre si rien n'est vrai? Pourquoi regretter de ne plus pouvoir être dupe, c'est si confortable? Je me débattais dans un dilemme insoluble. Je regardais les livres inutiles. Tout m'était inutile. Mais à quoi sert de savoir quand on ne sait plus comment vivre?
     Comment cela s'est-il passé? Je ne sais pas. Un jour, j'ai pris un livre et je l'ai lu. Je voudrais pouvoir dire comment cela s'est fait. Je ne m'en souviens plus du tout. Je ne me souviens pas non plus du titre. Cela ferait bien si je nommais quelque chef-d'œuvre. Non. C'était un livre parmi tous les autres, celui qui m'a rendu tous les autres. [...]

 

 *

 

Et je suis revenue
Ainsi vous ne saviez pas,
vous,
qu'on revient de là-bas

On revient de là-bas
et même de plus loin

 

*

Je reviens d'un autre monde
dans ce monde
que je n'avais pas quitté
et je ne sais
lequel est vrai
dites-moi suis-je revenue
de l'autre monde?
Pour moi
je suis encore là-bas
et je meurs là-bas
chaque jour un peu plus
je remeurs
la mort de tous ceux qui sont morts
et je ne sais plus quel est le vrai
de ce monde-là
de l'autre monde là-bas
maintenant
je ne sais plus
quand je rêve
et quand
je ne rêve pas.

 

*

Moi aussi j'avais rêvé
de désespoirs
et d'alcools
autrefois
avant
Je suis remontée du désespoir
celui-là
croyant que j'avais rêvé
le rêve du désespoir
La mémoire m'est revenue
et avec elle une souffrance
qui m'a fait m'en retourner
à la patrie de l'inconnu.

C'était encore une patrie terrestre
et rien de moi ne peut fuir
je me possède toute
et cette connaissance
acquise au fond du désespoir
Alors vous saurez
qu'il ne faut pas parler avec la mort
c'est une connaissance inutile.
Dans un monde
où ne sont pas vivants
ceux qui croient l'être
toute connaissance devient inutile
à qui possède l'autre
et pour vivre
il vaut mieux ne rien savoir
ne rien savoir du prix de la vie
à un jeune homme qui va mourir.

 

*

J'ai parlé avec la mort
alors
je sais
comme trop de choses apprises étaient vaines
mais je l'ai su au prix de souffrance
si grande
que je me demande
s'il valait la peine.

 

*

Vous qui vous aimez
hommes et femmes
homme d'une femme
femme d'un homme
vous qui vous aimez
pouvez-vous comment pouvez-vous
dire votre amour dans les journaux
sur des photos
dire votre amour à la rue qui vous voit passer
à la vitrine où vous marchez
l'un près de l'autre contre l'autre
vos yeux dans la glace rencontrés
et vos lèvres rapprochées
comment pouvez-vous
le dire au garçon
au chauffeur de taxi
vous lui êtes si sympathiques
tous les deux
des amoureux
vous le dire sans rien dire
d'un geste
Chérie, ton manteau, n'oublie pas tes gants
vous effaçant pour la laisser passer
elle souriant paupières abaissées qui se relèvent
le dire à ceux qui vous regardent
et à ceux qui ne vous regardent pas
par cette assurance qu'on a quand on est attendu
dans un café
dans un square
cette assurance qu'on a
quand on est attendu dans la vie
le dire aux animaux du zoo
ensemble qu'il est laid celui-ci celui-là qu'il est beau
d'accord sincèrement
ou non
n'importe
y pensez-vous seulement
comment pouvez-vous et pourquoi
le dire à moi
je sais
je sais que tous les hommes ont aux femmes les mêmes gestes
tes gants chérie, tes fleurs que tu oublies
chérie m'allait bien à moi aussi
je sais que toutes les femmes
ont aux hommes le même ravissement
il prenait ma main
protégeait mon épaule
comment osez-vous
à moi
je n'ai plus à sourire
merci chéri tu es gentil
chéri lui allait bien à lui aussi.

Et ce désert est tout peuplé
d'hommes et de femmes qui s'aiment
qui s'aiment et se le crient
d'un bout de la terre à l'autre.

 

*

Je suis revenue d'entre les morts
et j'ai cru
que cela me donnait le droit
de parler aux autres
et quand je me suis retrouvée en face d'eux
je n'ai rien eu à leur dire
parce que
j'avais appris
là-bas
qu'on ne peut pas parler aux autres.

 

Charlotte Delbo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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