Christian Gailly

Publié le par la freniere

Christian Gailly, auteur de «Be-bop» et «Un soir au Club», qui est mort ce vendredi 4 octobre d'une infection pulmonaire, savait un peu de quoi il parlait. Il avait lui-même été saxophoniste et disciple de John Coltrane, qui pour les amateurs de vraie musique a les mêmes initiales que Jésus-Christ.

 

A l'occasion de la sortie de «Dernier amour», son douzième roman paru en 2004, un requiem grave et désenchanté pour un homme qui parvient par hasard à transformer sa lente agonie en aventure amoureuse, cet écrivain rare et discret avait raconté sa grande passion et dévoilé ses secrets à Gilles Anquetil, dans «le Nouvel Observateur» : 

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«J'aime les détails. J'ai besoin dans mes récits de m'appuyer sur des détails très concrets. Dans "Dernier Amour", cela peut être la couleur d'un hortensia ou d'un peignoir de bain. Les détails font partie de la vie mentale. Dans le cas de Paul, mon personnage qui est en état d'agonie, ils peuvent prendre une importance envahissante. Son envie soudaine de croquer un croissant, c'est une gourmandise exacerbée par l'agonie. L'obsession et l'angoisse de la mort m'habitent depuis quelque temps. "Dernier Amour", en ce sens, tient de l'autoportrait et de la conjuration. Aurai-je la dignité de Paul devant la mort qui s'annonce? J'ose l'espérer. J'ai traîné deux ans ce livre. Il a fallu que j'accepte d'écrire avec cette obsession de la mort. Auparavant, je m'y refusais.

 

Après le fiasco d'un de ses concerts, Paul dit à ses musiciens: "Il n'y a pas de peine perdue. Vous allez utiliser la force de cette émotion, ce chagrin, cette colère, cette déception. Toute cette force." J'y crois très fortement. Les musiciens de jazz savent utiliser leur souffrance pour la transformer en force de création. J'ai longtemps été saxophoniste de jazz. Mon drame de jazzman, c'est que j'ai trouvé ma voix très tôt. Avant même de savoir que c'était la mienne. Très influencé dans les années 1960 par John Coltrane, j'ai pris le train du jazz en marche sans me soucier d'avoir des garde-fous techniques ou académiques. J'étais envoûté par la sonorité et le flux de Coltrane, par son phrasé inimitable. Je me suis embarqué dans des recherches de sonorité qui m'ont conduit très loin. J'ai joué au bord du précipice, du vide. Cela m'a fait très peur. C'est pourquoi j'ai finalement abandonné le jazz. Au fond, en jouant je prenais tous les risques. Je cherchais une explosion, ou plutôt une implosion, d'émotions. Je sortais de mes concerts anéanti. 

 

Il m'a fallu du temps pour comprendre que si je ne puise pas dans ma réserve d'émotions, ça ne marche pas. Où les trouver? Dans ce que j'ai vécu, bonheurs et malheurs confondus. C'est ainsi que je me suis mis à raconter des histoires. Saxophoniste coltranien, en tant qu'écrivain je suis devenu inconsciemment un disciple de Sonny Rollins. Mon style d'écriture est fait d'avancées, de reculs, de digressions, de prises de risque narratif, de citations. Quand j'écris: "Et sachant que bientôt ils ne seraient plus seuls. Il ne cessa plus. Il tourna la tête et ne cessa plus de la regarder." Ce "il ne cessa plus" est directement issu du jazz. C'est une respiration rythmique de musicien, une attaque de saxophoniste. C'est une langue maternelle. Les plus grands chorus sont construits comme ça. Dexter Gordon et Sonny Rollins sont passés maîtres dans cette façon de ponctuer et d'interrompre la phrase. C'est aussi une façon de créer une respiration différente. Cela oblige l'auditeur ou le lecteur à marquer des temps d'arrêt qui lui font entendre ou lire autrement.

 

En écrivant je cherche à jouer juste. La justesse est une affaire de tonalité. Tant que je n'ai pas trouvé le ton juste, ça ne marche pas. C'est très mystérieux. Il me faut sans cesse éviter la mauvaise note, mais de justesse. Dans mon premier roman, "Dit-il", je cherchais la catastrophe, la désirais. Maintenant tout le plaisir est d'y échapper de justesse, de flirter avec elle. D'où l'utilité de l'ironie qui permet de se tenir en équilibre sur le fil. Et protège de la chute. L'intensité d'un récit peut aussi venir de sa fragilité. J'en suis conscient. En permanence quand j'écris je sais que tout peut s'effondrer. 

 

J'ai besoin de parsemer mes récits d'indices, d'éléments, d'objets, de détails qui prennent petit à petit une grande importance. La difficulté consiste à imposer à mes personnages, parfois aux forceps, un prétexte de rencontre, un déclencheur d'histoire qui peut être totalement arbitraire. Dans "Dernier Amour", c'est un peignoir de bain gris laissé sur un rocher au bord d'une plage. Il me faut m'arranger avec le plus de naturel possible pour que toute rencontre paraisse évidente. Je cherche la rencontre entre un arbitraire total et la banalité pour que ces deux éléments s'accordent sans se contredire. 

 

Le cinéma est très présent dans mon style d'écriture. Très jeune, j'ai été marqué par un grand nombre de films. Il n'y avait pas de livres à la maison. Mes romans sont conçus comme des mises en scène. J'écris avec ce que j'ai, avec ce qui s'offre à ma disposition. Je ne suis pas un grand inventeur d'histoires. Alors quand je tiens un chauffeur de taxi, je n'ai pas envie de le lâcher trop vite. Cela m'a pris beaucoup de temps, mais j'ai appris à ne plus mépriser le peu que j'ai sous la main, à respecter la rareté, voire la banalité, de ce qu'on possède. Les choses ne sont pas forcément abondantes, mais elles sont uniques. Après il faut travailler avec ça. Faire et écrire avec.» 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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