Comme des fleurs au silence

Publié le par la freniere

Quand l’eau vient à manquer, le poisson vole. Quand l’eau monte jusqu’au ciel, l’oiseau apprend la nage. Quand la terre ne donnera plus de pain, l’homme mangera-t-il sa carte de crédit, sucera-t-il son pouce, effacera-t-il d’un doigt les lettres du mot faim ? Certains gestes raccourcissent les bras mais les caresses les allongent. Je me verse comme une eau de l’un à l’autre pas. Je ne boite jamais du même pied que le temps. Avec ses phrases continues aux arbres, ses mots prenant racines, ses métaphores en germe, mon bras se prolonge en crayon. Je fais des pieds et des mains, des ampoules et des cors. Je fais des phrases pour compléter le corps. J’approche de la page comme on approche de la terre.

        

Dès le début, sous le sourire ou la grimace, une tête de mort soutient la peau du visage. Qui saurait dire où va la vie, d’où elle vient ? La vie rejoint la mort dans les battements du sang, les intervalles entre les sauts du cœur. Il ne faut pas séparer l’ensemble de ses éléments. Celui qui ne voit pas de maison dans un tas de planches ne reconnaît pas plus la planche dans le mur d’une maison. Pourtant, la signature des nœuds et le veinage du bois signalent sa présence. Je vois le nid et l’œuf dans le vol d’un oiseau, le livre dans un mot, les couleurs d’un tableau dans les yeux du peintre, la source dans la pierre qui accouche d’un fleuve, l’éternité possible de l’amour dans un instant de bonheur. Je survis avec les mots qui promettent le monde. À défaut de servir, ils fabriquent l’espoir. Je quitte mon cerveau pour habiter le cœur. Je suis ce que je rêve.

 

Il ne faut plus acheter mais partager. L’accumulation mène à la perte. L’adoration des choses est un amoindrissement de l’être, une séparation d’avec le corps, une négation de l’âme. Je marche dans ma voix cherchant le sens de la route. Je ne suis pas dans la littérature mais au-delà, dans quelque chose avec du sang, de la sève, le son des larmes, le bruit des os. Lorsque je cesse d’écrire, je me perds dans ma tête. Je confonds mes deux yeux. Il faut conjuguer quoi dans une phrase sans verbe ? Il faut se retirer du monde pour le voir, tomber d’un paragraphe à l’autre et sauter à la ligne. Le côté minuscule des choses nous agrandit les yeux. Dans un monde ressemblant au visage, ce sont les rides qu’il faut lire.

 

La vie de couple ne sert plus qu’à gérer les poubelles, la politique à les remplir. Les hommes quittent leur voiture à contrecœur. Ils la préfèrent à tout le reste. Leur âme pliée en dix dans la boite à gants ne sert plus à rien. C’est un permis de conduire qui fait battre leur cœur. Leur conscience s’est tu dans le moi des choses. Ils remplacent leur impuissance à vivre par la puissance d’un moteur. Leur voix est celle d’un klaxon. Un rétroviseur leur sert de visage. Quelques pages d’un cv résument leur espoir. Leurs pieds ont des pédales. Leurs bras se prolongent en volant. Ils ne sauront jamais ce que disent les vents, ce que chantent les arbres, ce que cachent les herbes. On a coupé les ailes à la colombe de la paix pour n’en garder que les pattes de vautour. Issus du grand néant, nous sommes néanmoins. Nous sommons l’infini de répondre à la vie. Il y a longtemps que je ne cherche plus mes mots. Des métaphores ont pris ma place. Les phrases foulent du pied mon âme en loques sur la page. Avec un bout de crayon, je bivouaque dans l’œil du cyclone. J’entends le chant des dunes au milieu de la neige. Je vois monter la mer sur la table de pin. J’aurais voulu parler par gestes, toucher ce que je dis, être l’intime du soleil, le frère des épines, la sœur des pétales, protéger les caresses sous un toit de mains chaudes.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article