Comme un grillon perdu

Publié le par la freniere

Il m’a fallu coudre et découdre le cuir du langage pour en faire des souliers, faire et défaire des cabanes dans l’arbre sémantique. Toute ma vie n’aura été qu’un bricolage rustique, un bric-à-brac d’émotions, de sentiments en vrac, une âme assemblée de bric et de broc. J’ai vécu par ajout, une marche ici, une fenêtre là-bas, une rustine sur un cœur amoché, quelques guenilles sur la peau nue, des bouts de jardins éparpillés à la va comme je te pousse. Il n’y a pas un seul mur vraiment d’équerre. Les phrases que j’écris d’un crayon mal taillé ont la même boiterie. Mes métaphores claudiquent avant de s’envoler. Mes images ont la mèche en bataille. Elles courent comme un grillon perdu dans la farine. Durant toutes ces années, trop pauvre pour en rire, la pie ne m’a volé que des boutons de culotte. Le vocabulaire est le seul à m’avoir fait crédit. Je suis riche pourtant de ma curiosité. J’ai quelques milliers de mots, des livres lus et relus. J’entends les étagères parler. Les livres communiquent entre eux, d’un titre à l’autre. Ils échangent leurs tic de langage, leurs notes en bas de pages, leur dédicaces, leur sommaire. Le bruit des pages m’est devenu musique. J’arrive à l’âge où l’irraison des enfants rejoint l’irrationnel des vieux. Entre les deux, l’âge adulte restera l’âge des sottises, la course au profit, la servitude, la religion, la guerre. Pour ma part, je lis encore le monde à plat ventre sur la terre. La mémoire est longue à faire mûrir le fruit. Il faut bien que le vin se fasse dans la tonne. L’enfance est un buvard, la vieillesse comme une eau dans l’éponge. Il ne faut pas jeter l’éponge. Je reviendrai un jour à mon plumier natal.

 

Je me méfie des hommes qui ne grimpent plus aux arbres et blessent l’innocence sous la rature des chiffres. Leurs histoires d’argent ne m’intéressent pas. Je crois encore aux fées dans leur calèche de feuilles, aux balais de sorcière, aux patronymes écrits en lettres minuscules. Je n’ai pas besoin d’un char, d’un toaster, d’un frigidaire, mais j’ai besoin des mots, de la peau, d’un visage. Les blancs de mémoire me servent de bancs de parc. Les bancs de parc n’ont pas de contrainte sociale. Ils font d’un oreiller de paresse une oreille à l’écoute. L’homme né en clinique retourne y mourir sans un soupir de fantôme. Ses portes ont oublié ce que s’ouvrir veut dire. Dans le domaine de l’esprit, le degré de civilisation n’est garant de rien. L’homme s’acharne encore à perfectionner la bombe. La vie est un miracle, pourquoi faut-il tuer. Combien de vrais jours avons-nous dans une vie ? Rares sont les moments où le seul faut d’être au monde nous remplisse à ras bord. On ne remarque plus le sacré dans un arbre, l’humour des grenouilles, la tendresse des loups. Je ne veux pas de trou noir à la place du soleil, mais une lumière issue de l’ombre. Ce qu’on écrit avec ses mains s’apprend d’abord par les pieds. On ne conjugue pas un cheptel d’adjectifs, il faut du verbe dans la voix. Pour que la langue tienne sous la dent, tanner la peau du cœur, passer de l’opacité à la transparence, faire saigner les minéraux, extraire quelques mots de la gangue de rien, mettre un peu d’herbe tendre dans le mortier des cendres, dire le ciel goutte à goutte, il faut non seulement du doigté mais de la rogne, de la tendresse et de la poigne. Chaque livre de papier doit se payer d’une livre de chair, chaque litre d’encre d’un litre de sang. C’est l’air qui entre de partout que je voudrais écrire. Tout peut servir pour nourrir les pages, des tablettes votives à l’herbier de la mort, du sommeil d’un lézard au mouvement perpétuel, des immondices aux diamants, du pouce que l’on suce au cri de la chouette, des premières lettres à l’alphabet du vent, de la grosseur des oignons à la couleur des fichus, les bonnes et les mauvaises odeurs, un quignon de pain noir, un levain d’inquiétude. C’est l’être de partout qui nous fait naître unique.

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