Comme un phosphore éteint

Publié le par la freniere

Les nuages blessés descendent jusqu’aux larmes. Restent-ils encore des hommes parmi les hommes, des mots qui tapent du pied dans le ronron poétique, la voix d’un corps vivant sous les habits d’emprunt, un peu du bruit de l’âme dans les brumes cérébrales ? La vie passe trop vite comme un phosphore éteint, une luciole chargée d’ombre. Il y a d’un côté de l’homme, le bourreau, de l’autre, la victime. Il y aura toujours plus de clients que de vendeurs. L’économie prend le monde en otage. Des autos roulent en tous sens et leur tristesse m’indiffère. Pour un seul brin d’herbe, ça vaut la peine de vivre, une simple étincelle, une goutte de pluie sur le désert, une lettre d’amour au milieu des factures, l’éclair d’une femme entre les bras de l’ombre. Certains mots ont la valeur d’une plaie. Ils pleurent dans leurs mains. La page reste humide sous le pansement du jour. Étant né prolétaire, je ne connais pas le luxe d’avoir faim, mais sa nécessité. Mes phrases ont de la terre collée au bout, des lambeaux de chair vive.  Elles respirent par la peau. Il faut creuser derrière l’écriture, trouver la source et les racines.

 

Je fouaille dans les mots comme on travaille la terre, une bêche à l’épaule, une plume à la main. J’ai l’âme roulée en boule comme le corps d’un enfant au milieu des fantômes. Chaque seconde brûle. Le vent tisonne sans relâche des brindilles d’émotions. Quand les hommes ne sont plus que des chiffons articulés, même le réel devient chimère. J’y frôle des manteaux sans n’y trouver personne. La vie s’est fait la malle par les poches percées, les trous de bas, les mots qui manquent. L’amour s’est égaré dans les trous de balle, les trous de bombe et les tours à bureaux. Dans toutes les canalisations, un désespoir liquide s’écoule vers la mer. La mémoire est un plan où se perdent les routes. L’anatomie d’une phrase dépend de la justesse des mots. Je retrouve mon corps dans l’écriture physique du monde. En fixant mes yeux sur les blancs de ma vie, je cherche où les couleurs se délavent. Suis-je le corps ? Suis-je la langue ? Suis-je la mémoire d’origine ? La solitude ne finit pas avec la mort. Le feu se perpétue dans la mémoire des cendres. La face obscure du silence invente ses propres mots.

 

Les pieds nus sur la rive, je regarde le lac porter son écriture. J’observe l’eau sur l’eau. Elle se dessine elle-même à la façon du vent. Ses lignes sont des linges que l’on tord à l’excès. Elle garde pour elle-même l’histoire des noyés. Elle nous frappe à l’oreille comme la transparence des musiques. Les cailloux qui déboulent brisent la sphère du silence. Précis comme un couteau, le cri du huard tranche le pain de l’aube à l’autre bout du lac. Sa stridence efface d’un coup le bruit mortel des seadoos. Un canard claudique sur le côté. Il quête un bout de frite, mais on lui lance des mégots. C’est un canard boiteux qui n’hivernera pas. Je le réchaufferai entre les pages d’un cahier. J’en ferai un poème. J’écris avec ce qui m’entoure, de l’invisible aussi pour y mettre de l’âme. Le corps et l’esprit ne font qu’un. J’ai les poches pleines de stylographes chargés de rêve. Leur encre tache mes vêtements. Septembre apporte ses couleurs aux bras fourbus des arbres. Déjà le froid circule sous l’écorce. La chlorophylle fait la grève jusqu’au printemps prochain. Les dents jaunes de l’herbe ont un mauvais sourire. Les porteuses de légumes appréhendent la neige. L’été enterre ses os sous des amas de feuilles. Les troupeaux de l’automne regagnent les alpages. Les fourmis folles s’agglutinent sous le même éclat de verre. Les narcisses se fanent sur la langue terreuse des jardins. Les oiseaux de passage désertent les pommiers. Leurs ailes s’ouvrent dans ma tête.

 

J’écale des voyelles, des légumes, des mots. Je dépose mes sacs au marché du silence, mes ballots inutiles qui parlent à voix basse, mes tristes gerbes d’os. Les réponses enflamment la question dont il ne reste que les cendres. La transcendance étouffe sous une ceinture de peine. Toutes les mains sont pleines aux yeux du mendiant, mais elles restent fermées ou se transforment en poing. L’équilibre est aveugle. Il avance à tâtons et fausse les balances. Rien n’échappe au regard d’un enfant, les verres et les visages empourprés par le vin, les mains des ouvriers pleines d’échardes à la vie, les ailes désespérées des oiseaux de malheur, les eaux malades où les baleines se suicident, les yeux jaunes qui brillent dans le regard des fous, les décimales absurdes suintant des portefeuilles, les espoirs de fillettes dans la sollicitude des vieilles, leurs aiguilles décousant les ténèbres, recousant la lumière, reprisant les années jusqu’au coton des langes. Lassé de la tristesse, j’ajoute à chaque phrase des cuillerées de cœur, le cœur d’un acrobate, des épices lointaines et du sucre d’érable. J’ai commencé par ne plus être sans devenir un autre. Chaque matin, je recommence à vivre pour être qui je suis.

Publié dans Prose

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