Comme un poing

Publié le par la freniere

Sachant plus ou moins vivre, je titube sur la page devant la nuit qui vient. Je déplace d’un mot cinq cent kilos d’amour sans savoir où les mettre. Je vois les hommes torturés, humiliés, battus, courbés sous la montagne des malentendus. On ne peut pas toujours être des arbres. On n’est souvent que des carcasses mortes faisant peur aux oiseaux, des porcelaines brisées, de lancinantes blessures ouvrant leurs cicatrices au bec des corbeaux. J’ai froid. J’ai peur. Je demande à chacun une raison de vivre. À chaque monnaie qu’on frappe, une bombe éclate quelque part, un enfant meurt de faim, une fillette vend son corps. Nos corps, on a beau les bichonner, les tatouer, les rajeunir, on ne fait qu’y passer. J’essaie de m’expliquer l’immense fatigue du monde, son si peu de bonté. Est-ce seulement l’argent, les idéologies, les religions, la loi des choses ? Dès l’école, on engonce l’âme dans sa housse. On la ressort parfois par acquit de conscience. J’essaie de retenir les lambeaux de ma tête. L’effort d’écrire ne suffit pas. La belle main de la vie se rétracte comme un poing et ses jointures saignent.

        

Il faut savoir dire non au chant des sirènes, aux marchands d’armes, aux démarcheurs de haine, à l’appel du muezzin, au glas des églises, au tintement du cash, aux talons de chèque. Il faut savoir dire oui au chant des ouaouarons, aux marcheurs de montagne, aux démarcheurs de rêve, à l’appel des ruisseaux, à la monnaie-du-pape répandue sur le sol. Il faut savoir dire oui à l’orgasme des plantes, l’œil en feu des pivoines, l’ivresse des chlorophylles, la symphonie de la mer et ses îles musicales. Il ne faut pas croire aux bruits des autoroutes, au temps des montres, au clinquant des vitrines, au ciel qui se cache dans un nuage de poussière, au couteau sur la gorge. Il faut croire aux histoires à coucher dehors, aux nouvelles du vent, aux cancans des cigales, donner sa langue au chat, sa parole aux enfants. Les hommes se cherchent dans les villes. Les bêtes se trouvent dans les bois. On s’habitue aux cicatrices sous le scalpel des mots.

        

Il y a de la sagesse dans l’herbe. Où est celle de l’homme ? Il n’écoute plus parler les plantes. Même si aucune haine n’en vaut la peine, je ne pardonne pas aux monnayeurs de vie. Le cynisme et l’indifférence contribuent à l’usure du monde, laissant toute la place au pire. Avons-nous vraiment évolués en passant du stade de cueilleur à celui d’esclave ? Les dés perdent la face dans un hasard programmé où l’homme n’est plus qu’un instrument de mort. Je cherche le soleil. On dirait qu’il a changé de place. Le sable des idées enraye les rouages du rêve. Les choses qui sont là encombrent le silence. La parole trébuche. Depuis le temps qu’on en parle, la liberté doit bien exister quelque part, le mot vivre signifier quelque chose, le mot aimer prolonger l’espérance. La poésie est une fleur sauvage, la prose une rose de serre. Je n’aime pas les romans qui imitent la vie. J’aime les mots qui veulent vivre. Je préfère les tics d’écriture aux trucs du métier. Dans la foule des herbes, chaque brindille a sa voix. Chaque rocher change le visage des montagnes. Chaque amour fait de l’homme beaucoup plus que lui-même. J’ai commencé par semer quelques fleurs. Maintenant je me débats dans les branches d’un arbre, tirant de chaque feuille la chlorophylle de l’encre. Je ne crois pas atteindre la forêt mais je marche vers elle.

        

Le rêve fait des appels de phare même au creux du banal. Les mots sur du papier, les traits sur une toile, la craie sur un tableau, les pauses entre les notes font correspondre l’ombre et la lumière, le proche et le lointain. Le même et l’autre s’y confondent. J’écoute sans cesse de la musique. Malgré toutes les horreurs, ce qui sauve l’homme de lui-même est qu’il puisse créer tant de beauté. Il ne faut pas désespérer. C’est souvent le faux pas qui retrouve la route et le geste manqué qui nous ouvre les yeux. Je cherche le mot juste, la note bleue qui est la signature du blues, la ligne d’horizon où s’appuie le regard, la fente des palissades donnant sur le chantier, la pointe d’aiguille où tout converge. Les mots ne sauvent pas mais nous guident parfois. Seule la quête est salutaire. C’est avec ce qu’on ne sait pas qu’on apprend. La lumière, c’est l’ombre qui se dévêt. On passe de l’enfance à la vieillesse sans transition. C’est l’âge adulte qui est long. Ce qui peut être atteint n’est jamais qu’un passage. Ce que l’on peut faire est un obstacle à ce qu’on pourrait faire. Ce qui monte en idées ne monte pas en fleurs. C’est l’âme qui fleurit.

        

Ce qui nous échappe rend tangible ce qui est. La vue baisse avec l’âge. Peut-être perçoit-elle l’invisible avec plus d’acuité. Avec le temps, on se rapproche de l’âme. On ne lit plus l’instant mais ce qui le dépasse. Il n’y a plus ni commencement ni fin mais une continuité. Ce qui viendra est là, est sûrement déjà là puisque je peux l’écrire. Ce qui n’est pas aussi. La mort est immobile. Un accident d’auto, c’est le mouvement qui frappe l’immobile, le visible percutant l’invisible. Ma main n’est pas seulement ma main, elle est aussi autre chose. Chaque geste tend à le prouver. Le vide permet la forme. C’est le trop plein qui nous étouffe. Malgré la haine et le profit, quelque chose de pur et d’absolu peut toujours se produire. Les choses que l’on touche prennent l’odeur de nos doigts, celles qu’on voit la couleur de nos yeux. La distance entre les choses n’est pas la même pour chacun. Ce qu’on cherche en vivant, la mort l’a peut-être.

Publié dans Prose

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