Comme une eau

Publié le par la freniere

Il est difficile de dire juste. Avant même de s’écrire, les mots changent de sens. Aucun passeport ne prouve l’existence d’un homme. On ne met pas en chiffres la chair d’une femme. Dans la vie d’aujourd’hui, on n’use plus du sentiment pour aimer, mais pour vendre. Le cœur de l’homme est comme une bête humant l’odeur d’un fusil. Ses yeux égarouillés fixent la mort et son poil se dresse. Pourquoi semble-t-il plus difficile d’aimer les hommes que de tuer pour eux ? Quand on brûle des livres, c’est nous-mêmes qu’on brûle. Mon crayon perd son sang sur une page blanche et le monde son sens.

 

Les arbres morts donnent la vie à la terre affamée. La pluie ensemence le ventre de l’humus. Le soleil cuit son pain. Perdus dans la tempête, tous les faux pas convergent vers l’œil du cyclone. Le jour où nous cesserons de compter, la vie sera plus belle. Nous frôlerons les anges. Nous sauverons les arbres. Nous donnerons une âme à la matière du monde. La voix est comme une eau remplissant les oreilles. Je suis là où je suis. Les arbres m’apprennent à parler, les pierres le silence. À marcher sur un fil, chaque pas soulève une poussière de vie. À bout de souffle, je m’appuie sur les mots. Je me redresse comme i tendant vers l’infini.

 

Nous n’avons rien appris des anges ni des fleurs qui saignent. Nous avons cru l’économie, le planning, les veaux d’or. Nous avons cru un Dieu qui traîne ses hosties dans un attaché-case. Nous avons pris parti contre le cœur. Le réservoir de l’âme perd son eau par les fentes à monnaie. Le sens est à chercher dans ce qui n’arrive pas, l’absolu dans ces riens dont se tisse le monde. Des cris d’oiseaux se mêlent au charabia des arbres. Des nuages boursoufflent la peau tendre du ciel. Je m’éveille la nuit et je dresse l’oreille. Ça me rassure que les meubles respirent. Il y a des choses qui n’entrent pas dans les mots, des phrases qui s’enfuient par la porte d’en arrière, des gestes qu’on retient d’un seul coup de crayon.

 

Il y a dans mes oreilles un bruit d’homme qui pleure. Les assassins mènent le monde. La vermine est en haut, les anges au caniveau, les poètes au bistrot. Il faut toucher le fond de la vie pour entrevoir le ciel. Le vent s’appuie aux murs comme un corps trop vide. Ce qui n’existe pas me sert de recours. Je dessine des moutons sur la page, des prés traversés de virgules. Je cherche à retrouver mon âme. Je fais retraite chez les bêtes. Je traverse mes lèvres pour aller vers ailleurs. Je cherche un doigt pour la blessure, ce qui respire sous les racines, dix gouttes de pluie sur un pétale, un nom gravé sur l’écorce d’un saule, un pas d’enfant sur la candeur de l’herbe, une simple main d’homme ouverte sur la vie.

Publié dans Prose

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