D'arbre en arbre

Publié le par la freniere

J’écris le mot arbre, le mot fleur, le mot fruit. L’encre joue le rôle de la sève, la métaphore celle de chlorophylle. D’arbre en arbre, je vais de la racine vers le tout. J’adore me tenir très haut et regarder par terre ou me coucher par terre et regarder le ciel. Plus on monte, plus les voyelles disparaissent dans le miroir sonore de l’écho. La rivière transporte les pierres qu’on lui lance. La route change à mesure qu’on avance. Ce que sait un enfant, un adulte le cherche. Le temps subtilise des objets dans la chambre du cœur. Les pièces manquantes corrigent le chaos. C’est le fragment qui donne le sens et modifie l’espace. Le grand est plus petit que le petit n’est grand. Je fouille dans les tiroirs de l’âme, des fois qu’un dieu quelconque aurait oublié ses lunettes, ses papiers, sa monnaie, ses clés, un doute métaphysique, une raison de croire à la bonté des hommes.

 

Le soleil est indécent, ce matin. Toutes les fleurs se dressent. Le monde veut vivre malgré tout. Un enfant lève un doigt pour me montrer la terre. Une phrase à venir me tire par la manche. Il manque quelque chose. Toujours. Il faut creuser plus creux, monter plus haut, faire un geste, dire un mot. Nous ne vivons pas dans l’éphémère mais l’inachevé. Sur le dessin des jours, l’éternité ne montre qu’un instant. Un fleuve de gestes émane de chaque main. Un affluent souterrain ravitaille la langue. Certains hommes ont des flûtes pour creuser. D’autres font chanter le métal des pioches, les manches de pelle, les muscles des érables. Face au lac, appuyé sur une table en bois, je recueille les mots laissés par les passants, certains qu’on ne voit pas, certains à peine prononcés ou gravés au canif. Une guêpe me tourne autour et me fait signe. Le paysage ouvre son cœur à celui qui l’écoute. Les mots se touchent dans l’oreille.

 

Dans un temps de sècheresse, pendant que les roses se fanent, l’ortie est la première à trouver l’eau. Après des siècles de progrès, on est encore à chercher l’eau, le feu, le pain. Il y a dans le silence des vieillards une sagesse bâtie de mots. Le vent se lève dans ma tête et je dérive sur mon banc. Mes yeux s’accrochent à la fenêtre d’une page. Des traits noirs s’y profilent. Je voudrais bien écrire dans la fleur mais j’écris dans la pierre. Mes gestes sont trop lourds et mes phrases trop longues. Je voudrais m’avancer une brindille à la fois, caresser le noyau sous la chair des mots. Le lac est un visage. Il fait la moue à défaut de sourire. Ses vagues viennent quêter la soif des cailloux. Elles ramènent parfois la rouille des bouchons, les tessons d’une bouteille, la chaussure d’un fantôme, toujours du même pied. C’est par le vide que s’exprime le plein. Je campe autour des mots, des mots trop lourds pour moi seul. Il faut tant de cahiers pour une seule image. À force, j’ai des enclumes au bout des bras. C’est un signe d’écriture. Le lac s’anime tout soudain. Un premier bateau réveille l’âme des pêcheurs. Je dois tenir debout avec deux ou trois mots, m’appuyer des épaules contre une métaphore, piloter sans verser la brouette d’une phrase. Il y a toujours au bout des choses un autre paysage, des arcs-en-ciel dans une goutte de pluie, des cerfs-volants dans un crayon, des lumières dans l’ombre.

 

Dans ce décor familier, mes mots font de la figuration. Des passantes en font la mise en scène, les trois vieilles libérées de l’asile, la petite bancroche qui matrone la grande, la plus jeune qui parle comme un chat, des grands-mères à poigne et des corneilles des falaises. Quand j’arrête d’écrire, tout le décor s’écroule. Je grappille au hasard les pièces du puzzle, mélangeant leurs couleurs à celles du paysage. J’ai toujours eu le goût des pierres, non pas celles qui lapident ou s’érigent en prison, mais celles que façonne la mémoire du rêve. Un simple cri d’oiseau rend viable la durée du moment, un nuage qui passe, un geste vieux comme le monde. Un crayon sur l’oreille, j’attends que la nature me prenne par la main. À partir de rien, j’aimerais croire à tout. C’est au pas de l’homme que je calcule la distance, non au sillage des avions. Un continent entier peut naître d’un soulier, l’espace d’une larme, tout l’univers d’un pinceau et la musique d’un coquillage. Le temps que je plie mes lunettes, le soleil revient. Les oiseaux parlent de la pluie, la pierre du beau temps, les choses de la vie, d’une pelle perdue, de la mort d’un chien.

 

Les carcasses d’autos ont remplacé les morts dans la mémoire des cimetières. Les avions nous éloignent de Dieu. Les arbres peinent à respirer. Les oisillons étouffent dans l’oxyde de carbone. La terre n’enfante plus que des villes, des billets verts, des dépotoirs à tout, des horloges rongées par le cancer du temps, des larmes si pesantes qu’une valise les porte. La chair s’anémie sur la peau des écrans. Voir le malheur en haute définition ne le rend pas plus juste. Les apparences ont remplacé le réel. Dans chaque espèce disparue, chaque arbre qu’on abat, chaque homme qu’on habille en soldat, un peu de vie s’en va. J’ajoute un battement aux battements du cœur, une syllabe à la ligne d’horizon, une lettre à l’amour. Des fleurs poussent sur les méplats de l’encre. Il me faut des mots pour remplir mon corps, des sons dans les oreilles, des images dans les yeux. J’ouvre mon cahier comme une boite aux lettres. Le temps a cacheté mes mots, mes missives, ma voix. J’ouvre les bras comme on ouvre une cage, un corsage, une porte. J’ai renoncé aux choses pour approcher de l’être. J’enroule un arc-en-en-ciel tout autour de la terre.

Publié dans Prose

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