D'une pomme à l'autre

Publié le par la freniere

D’une pomme à l’autre, la terre s’alimente. Du plancton au banc de baleines, la mer se nourrit. Un grain de sable peut devenir une perle et le charbon un diamant. Les musaraignes ont beau se faire des tunnels sous six pieds de neige, un aigle les détecte. Un loup peut les flairer. Un homme a beau se faire un cocon, si le froid pénètre à l’intérieur, il ne vit qu’à moitié. À cacher l’âme sous les choses, c’est le sens qui se dissout, c’est l’homme qui se perd. On communique moins bien sous une grande antenne qu’entre quatre yeux. Des millions de mots se perdent dans les textos, des milliards de caresses, des milliards de larmes, des milliards de gestes. Les lèvres sèchent sans d’autres lèvres. Les langues s’ankylosent dans un sabir de foire. On a rangé la muse au musée des paroles. Elle était trop usée pour la publicité, les slogans et les comptes à rebours. On a beau rire de moi, je la garde avec moi. Elle m’éveille la nuit et grignote mes pages pour une miette de pain.

        

L’amour se tricote comme un chandail de laine. Quand il devient trop grand, on ajoute du rêve. Les femmes assises dans l’hiver en font des châles, des tuques et des mitaines. On est rendu trop loin dans le froid des machines, l’insignifiance et l’inutile. Le vent brûle dans les flammes comme des ailes fatiguées. L’amour maigrit quand le salaire augmente. Le temps prend toute la place. Les dettes sont plus grosses. On troque les caresses pour une auto de l’année, une partie de golf ou un face lift. On passe du neutre à la cinquième sans savoir pourquoi, une roue sur l’accotement et l’autre sur le vide. On ne voit qu’un néant dans le rétroviseur et les néons devant qui dansent dans la nuit. J’ai la bouche pleine de mots qui me rognent les dents, la tête pleine d’idées qui me rongent les sangs. Dans les mots, il y a plus que le mot. Il y a des lèvres et des oreilles. Il y a plus que du sang dans une blessure. Il y a plus qu’un cœur dans un cœur. J’ai la main qui brûle à ouvrir tant de portes, des bleus sur les épaules à tant les défoncer, des cicatrices au cœur. J’ai des morceaux de poumon qui chantent par ma bouche, un pouls de poule mouillée aux battements trop doux.

        

Nous savons trop de choses. Nous sommes des chiens savants auxquels on met une laisse. Je préfère les loups, les orties, les échardes et les clous qui dépassent. On devient vieux trop vite. On finit par aimer même le goût du vide. Assis devant l’écran, les hommes sont devenus des meubles. Chacun a son tiroir, son miroir, son ronron. Des siècles d’histoire pour en arriver là, un homme moins vivant qu’un arbre. On est tué pour rien, un drapeau, un voile, une croix, un magot qu’on mégote. Je suis du chêne où l’on grave son nom. Je suis du jour et de la nuit. Je suis du temps qui reste non celui du passé. Je suis du bois dont on fait les guitares. Je suis du cœur gros des tournesols, du versant gauche du cœur, d’une cabane dans les arbres, d’une échelle de corde. Je suis d’un chat de ruelle aux moustaches vibrantes. Je suis d’un vol d’oiseaux gris dans un pays de neige. Je suis de la marelle où sautent les enfants, de la merveille enfuie et des chevaux sauvages. Je suis d’un verre qui se fend, d’une vitre cassée, d’une lucarne aveugle. Je suis de la terre noire où l’inconnu déborde. Je suis de chaque homme qui tombe et se relève. Je suis de l’étonnement et du miracle d’être deux. Mes voyelles faseillent au milieu de la brume et mes virgules boitent au milieu d’une phrase. Une ombre se déplace d’arbre en arbre. Plein de petits soleils accueillent la rosée. Il ne faut pas que la terre prenne le pli des hommes.

        

Trop de vivants sont tristes au fond des ascenseurs. Trop de vivants sont seuls. Trop d’hommes sans tête se refont une peau neuve. Trop d’autres se font la peau. Trop de douleurs inconnues se cachent dans la foule. Trop de fillettes bercent une poupée de coton sur les genoux de la mort. Trop de paniers percés inondent les commerces. Des hommes en colère tournent en rond dans le tunnel des idées. Des milliers de visages dans les fenêtres vides hésitent avant de sauter. J’aime les yeux qui donnent ce qu’ils savent, les vieux qui font la manche pour un bout d’absolu, la lumière du matin se glissant sous la porte, la misère qu’on soigne avec des mots d’amour, la colère des ronces devant le sécateur. J’échange le mot chien contre un seul mot d’enfant. J’ai des sabots trop lourds sur le plancher des vaches, des élastiques au bout des mains pour retenir la vie, une pelle d’enfant pour atteindre la mer. Je ne suis qu’une virgule dans la grammaire du monde. Je marche avec les pieds d’une écriture plus ou moins régulière. Je n’ai pas assez d’ailes pour l’oiseau. Une vie ne suffit pas pour tout recommencer en gardant le meilleur. Avec des points de suspension, je fais des ponts d’amour pour enjamber le vide. J’ajoute mes traces à celles du renard, mes pieds à la marelle, mes yeux au paysage, ma ligne de vie à l’horizon qui monte. J’ajoute mon odeur à la saveur des sauges, mes cicatrices à la blessure des anges.

        

Il y a trop de femmes en talons aiguilles plantées dans le bras des rues et le gras des trottoirs, trop de faux sourires pliés en quatre dans le tiroir du bas, trop de menteries pour être vrai, trop de grimaces de singe à l’ombre des miroirs, trop de boutons qui manquent à ma veste d’hiver, trop de pas vites tirant le diable par la queue, trop de grosses poches écrasant les petits, trop de fillettes fourrées vite fait dans le fond des ruelles, trop de peau qu’on exploite, trop de remords, trop de rats morts au fond des caves, trop de débiles, de fuckés, de soûlons, de fêlés de la caboche, de manigances, de combines, de grosses légumes pourries à l’os, trop de sueurs, de pisse et de malheur, trop de chagrin et de gâchis, trop de chiens sales jappant trop fort, la rage aux dents, le poil en feu, trop de bagosse et de boswell, de niques à feu et de gasoil, trop de chichi, trop de magouas, trop de chaouins qui se tapent les cuisses. Quand l’hiver est trop frette, même le malheur file un mauvais coton. Je me tire d’icitte. Je décrisse. Je décabane. Je décocrisse pour grimper dans les arbres ou faire la courte échelle. Je prends la clé des champs. Je lève l’ancre et le pouce. Je quitte la chambre close pour l’horizon jamais atteint. Avec aux omoplates des cicatrices d’ange déchu, ma gueule de survenant mort trois fois plutôt qu’une, mon vieux cœur magané qui n’en fait qu’à sa tête et mes guenilles sur le dos, je fais peur aux fantômes. Je n’ai pas vu de lumière dans l’ennui des tunnels, seulement celle des phares sémaphorant à vide sur le chrome des bazous. Là où la nuit trempe dans l’eau, je me remonte la peau des pieds jusqu’au ras des paroles. Je veux aimer les yeux ouverts, les narines plantées dans un jardin d’odeurs, les mains dans un ruisseau d’eau claire. Il faut savoir s’étirer pour ne pas qu’on rapetisse. Je viens au monde dans le courage des cavernes. Je n’ai pas fermé l’œil dans le fond noir de l’ombre. J’apprends le premier feu, l’appétit, l’alphabet. J’apprends à regarder la vie, une pomme après l’autre, à respirer par les poumons du rêve. J’écris à reculons comme on chante en anglais sans connaître la langue. Une pluie subite répond à la poussière des corps. Un seul oiseau qui chante peut suffire au matin. Il faut tenir debout, l’oreille collée au monde, garder le pas gagné et regarder les fleurs avec les yeux d’un papillon. Un peu de roche, un peu de terre suffisent au marcheur. Il faudra rebâtir lorsque la lutte aura cessé, réciter du Prévert, se laisser jouir par la vie.

Publié dans Prose

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