Dans la durée de l'âme

Publié le par la freniere

Les mots donnent matière à l’invisible. La lecture laisse des résidus, quelques phrases, des images, le plus souvent un petit rien à la poursuite du sens. Les vers de terre se mêlent aux vers du poète. Je tourne sur la page comme une abeille dans la corolle d’une fleur. Je n’écris pas pour un lecteur mais les mots lus. Je ne veux personne derrière mon dos pour briser l’orthographe ou la soumettre aux normes. Bien avant les sentiments, les idées, les guillemets, c’est avec les mots qu’on écrit. Ils cherchent moins à dire qu’à affiner le regard. Mes épaules ont gardé le souvenir d’un berceau. En contrepoint des mots, les céréales poussent, la pâte lève, les ruisseaux coulent. Le temps du corps disparaît dans la durée de l’âme. Quand l’encre saigne sur la page, je cherche la blessure.

         

On n’apprend pas le feu sans connaître la cendre. Un oiseau prie dans l’église d’un arbre. Les gouttes de pluie sont des baisers du ciel. Debout sur un bout de fil, j’en cherche les deux bouts, deux mots où s’accroche la route. Au milieu des taudis, j’érige un palais invisible. Ne peuvent y accéder que ceux qui voient avec le cœur. Quelques mots bien écrits me servent de salaire. La nuit, je ne trouve pas le sommeil. Trop de phrases me guettent. Croyant les prendre au piège d’un cahier, ce sont plutôt les mots qui m’emprisonnent. D’alinéa en bas de page, je tombe et me relève. Je sors prendre l’air. Une main brûlée d’encre a besoin d’un ruisseau. Le paysage m’accueille avec le sourire. Un arbre me salue de ses longs bras givrés. Un rayon de soleil échappé des nuages me tape sur l’épaule.

         

Le temps est moite malgré tout. La neige et la poussière le transforment en boue. Les chemins sont coulants. Les minutes sont mouillées. La glace de la rive est mince. Une flaque d’eau noire fait comme un trou sur la pensée du lac. Un poème dans la poche, je fais un pas plus haut jusqu’à l’arbre sans fruit. Mon texte ce matin est une très longue pluie. Je laisse du mou dans les cordeaux, de l’espace pour le rêve, de l’espoir pour le blé. Dans chaque mot, tous les mots se reflètent. J’ai mis longtemps à comprendre que faire le ménage est un acte pieux. Entre l’ordinateur et le poêle à bois, les mots tracent la route. J’avance d’une phrase à l’autre, de la sève au papier, de l’encre à la parole et de la langue aux gestes. L’eau coule entre les phrases. Appuyé sur la page, je la dessine en mots. Une simple goutte peut devenir un fleuve jusqu’à toucher les rives. Le paysage vient vers moi et semble m’écouter. Chaque cœur a son rêve, chaque tête sa réalité. Toute présence défie le vide et la terre préserve une source cachée. Si je crois aux miracles, c’est à cause des mots ? Les mots confrontent l’homme à ses limites et lui donnent un élan. Un bourreau qui caresse, une femme qui pleure, un enfant qui sourit  ne peuvent toujours tuer.

Publié dans Prose

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