Dans la guérite du corps

Publié le par la freniere

Je dors et je m’éveille dans la corbeille des mots comme un homme que n’épargnent pas les balles, un sang qui coule d’une blessure commune. Un trou bleu dans le toit me sert de fenêtre. Je lorgne les étoiles comme on ravale un cri. Il y a des mots qui pleurent. Il y a des mots qui s’usent. Il faut les remplacer. Il y des mots qui jappent. Cherche, cherche mon chien. Il y a peut-être un os dans la terre des pages. Il y a de la mort dans ce qui naît, de la vie dans ce qui meurt. Il suffit d’un brin d’herbe pour justifier le soleil, d’une goutte d’eau sur une pierre. Il suffit d’une pluie pour forcer les serrures du sol. Il suffit d’un pas pour dessiner la route, d’un enfant pour inventer la roue. Il suffit d’un désir pour aller jusqu’au bout. Il suffit d’un geste pour croire à l’utopie. Il suffit d’un homme se dressant devant Dieu, devant les murs, devant les hommes. Il suffit d’une femme pour croire aux lendemains.

        

C’est soi-même qu’on surveille dans la guérite du corps, c’est le chien des années qui mord la jeunesse, c’est le trou dans un mur par où la vie s’enfuit, c’est la porte fermée sur le rêve et l’espoir. Comment changer le monde sans changer soi-même ? Tout homme ne survit que par sa liberté. On parle rarement de l’âme. C’est un peu comme la brume. On ne sait pas vraiment si elle monte ou descend. Ce n’est pas comme la pluie ou la cible qu’on vise. C’est pourtant l’âme qui fait le fond des hommes, la part immergée de l’iceberg, le fond de l’invisible, les mille mots derrière un mot. Tous les morts d’avant nous participent à la vie. Ils composent le temps. J’ai un crayon dans la tête, des mots taillés avec la langue et le bruit des images. J’ai toujours pris la mauvaise route, celle que prennent les enfants et les joueurs de tours. Je m’attardais sur le chemin de l’école, espérant m’égarer dans le repaire des fées. Il n’y a plus d’heures bénies, que du temps bénin. C’est l’inutile qui me console de l’homme. Il arrive qu’un oiseau chante pour s’amuser.

        

La mort est comme une flamme à portée de la mèche. De la paille aux flammèches, il n’y a qu’un souffle. Il faut être seul pour écrire. Un enfant s’amuse mieux loin du regard des adultes. Il garde sa lumière pour une foule imaginaire. Il m’arrive souvent d’écrire au cimetière. Avec tous les travaux de démolition, c’est le seul endroit tranquille du village. Les petites tombes à gauche sont celles des enfants, des orphelins pour la plupart, ceux qu’on faisait passer pour fous. Ils sont morts des sévices subis à l’orphelinat, entre les électrochocs et les agressions sexuelles. L’église catholique refuse encore d’admettre ses torts. Les petites croix de bois pointent vers l’hôpital comme des reproches ouvrant leurs bras blessés. Ici, le ciel ne marche pas à nos côtés. Des larmes de résine s’écoulent des vieux arbres et le soleil pleure pour ceux qui n’ont pas honte. J’ai beau y jeter l’eau des phrases, tout un seau de paroles, rien ne lave le temps. Les âmes des enfants cherchent leurs assassins. Je me dirige vers le lac où bougent des vivants, des rêveurs, des pêcheurs. J’ouvre ma vie comme un cahier. Le soleil se pose sur les pages. Elles s’étirent d’une marge à l’autre. Le jaune des pissenlits éclaire le chemin. En les cueillant, j’en garde sur les doigts le plus humble pollen. L’enfant pauvre des fleurs me donne sa richesse.

        

Je voyage d’arbre en arbre, d’une vague à l’autre, de village en village, observant les nuages de lait comme d’autres le ciel, les mœurs des insectes, la messe des cigales, une goutte de rosée sur une toile d’araignée, comparant la forteresse de l’ortie à la douceur de sa fleur. Aux yeux du paysan, sa terre est un empire. Le bruit des charrettes y fait naître un jardin. J’écris avec le dard des abeilles, les petits doigts de l’herbe, la main du vent sur les falaises, la résine qui coule, l’odeur des épices, le pointu des épines, les ailes des oiseaux, le clou planté dans le bois, la planche séparée de l’arbre et qui espère encore, le piolet d’alpiniste, le rêve d’un enfant du haut de sa balançoire. Le fil du récit s’enchevêtre de force et s’entortille autour de l’âme. Le soupçon des pas interroge la route. J’avance entre le doute et la lumière. Atteignant la forêt, je sors de ma propre existence pour entrer dans la vie. Je me rapproche de la monade, de l’amibe, de l’abîme invisible. J’arrive au commencement du monde, à l’origine, à l’infini. Les yeux repus d’images, le chemin du retour ne sera pas le même. C’est le temps que l’on voit sur les gerçures de l’arbre, les vergetures de la pierre, les verges d’or dans les champs.  Les bancs de parc m’apparaissent plus grands, les sentiers plus larges, les fleurs plus colorées. La pluie des mots rafraîchit tout et tremble dans la voix. Quand la musique pénètre par l’oreille, elle éclaire tout ce que l’on imagine.

        

Le bruit des pas m’entraîne vers le ciel. C’est le don de rêver qui nous permet l’espoir, la toile au bout des yeux, l’objet au bout des doigts, la musique, les mots. La miette de pain perdue sur la nappe des noces est un repas de roi pour l’insecte affamé. Avec mes petits pas, mon sentier d’écureuil, ma sébile trouée, mon havresac à mots, ma besace d’images, j’avance vers plus grand. Quand la faim est vraie, quand les cordes vocales ont soif, quand les doigts saignent sur le crayon, la phrase sur la page, il faut se colmater au réel des sous. Je préfère la faim et lézarder sous le soleil à l’appât d’un salaire. Tant d’hommes montent l’échelle du travail vers un sommet de pacotille. Chaque échelon est un leurre. Ce que les hommes rêvent, ils le tuent souvent en le réalisant. L’infini s’accommode mal des calendriers, l’absolu des sentiments, la parole des slogans et des formules toutes faites. On ne possède plus ce que l’on a. Le rêve s’en est évaporé. La véritable vie est ce qu’on imagine. J’ai tout vécu en songe. À force d’espérer tout, je fais avec rien de tout petits miracles. Il ne reste rien d’hier que ce qui restera demain. Je bénis la grammaire d’en pouvoir faire état. Elle sert parfois de route. Pour que la phrase avance, il faut la roue d’un verbe. Écrire, c’est passer du parler au dire, de l’appréhension à la compréhension, de l’écoute au concert. Des gouttelettes de pluie suffisent à m’éveiller. Une pluie d’abondance m’ankylose. Dans l’océan du tout, je me tiens à l’affût des petits riens du monde.

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