Dans la langue des yeux

Publié le par la freniere

Il suffit de fermer les yeux pour retrouver un monde de bruits et de sons. En les rouvrant, on voit aussi par les oreilles. Les corneilles nous cassent les tympans comme des Artaban. C’est à peine si le soleil transparaît. L’air gèle dans la bouche. Le silence a raison des paroles. Les mots se fragmentent en syllabes. On retrouve des piles de lettres prises en glace. «É o y ait oid ». Elles fondent dans les oreilles. Elles se recomposent et chuintent dans la tête au lieu de chanter. Tout devient glace, jusqu’aux cheveux inverses des érables. Les heures se taillent à coups de pic. L’horizon délave ses couleurs. On voit blanchir les toits. Les cheminées grisaillent l’eau du ciel. Ça sent la neige, le feu de merisier et le sucre d’érable. Une théorie d’oiseaux picore la galerie. Des mésanges en prière éloignent le geai bleu qui file retrouver son igloo d’épinette. Les nuages caillent malgré le vent. Ils se collent entre eux comme une barbe à papa. Je suis déjà plus loin. Je ferme les verrous. Je tire les volets sur l’ombre de la honte. Je cherche la chaleur et la chair mise à nu. «Hé! Oh!». Toutes les réponses se perdent dans le fracas du froid. La fiente fraîche des chevreuils devient dure comme le bois, un chapelet de bois que je suis à la trace en récitant des vers. Je claudique doucement dans le temps médusé. Je colporte ma vie au fond d’un havresac entre un fromage qui pue et une bouteille d’eau. Le vent râpe les joues. L’œuf du soleil fige dans la poêle du ciel. Je regarde à l’envers le bouquet des flocons effeuiller ses pétales. L’espace craque et se fissure. Le temps crache des étoiles. Il y a sous les épaules des arbres des aisselles de givre. L’envol des autours perfore l’air ambiant. Emmitouflés dans leur mitaine, je plie mes doigts à double tour. La neige gloutonne mange mes pas. Tout est blanc. Tout est bleu. L’invisible démange sans qu’on ferme les yeux.

 

Lorsque le vent agite ses bras surnuméraires, les branches raréfiées tendent les leurs. L’horizon courbe le dos et penche vers l’abîme. La route sera longue. Je ne suis plus personne mais un bonhomme de neige aux muscles mous, tout bancroche et pesant. Il me reste pour feu une parole intime, une mèche de mots agités par le vent. J’avance et crie, tout empêtré de parlerie. La neige n’entend plus que l’écho blanc du froid. La terre est loin d’une vie de mûres et de merises, du goutte à goutte des grillons, des trémolos d’été. Un immense hématome bleuit la peau givrée du sol et le cuir des bottines. Le ventre des collines cache des métastases. Un merle fuit au bout du rang. Il attend comme moi le retour du soleil dans les ténèbres placentaires. La tempête s’apaise. La neige baisse les bras. Le vent devient un souffle. Le ciel soudain montre son cul. Les arbres désossés, les routes défoncées, les clôtures cassées, se remettent à sourire. La route peine à se reconnaître. J’avance au hasard des banquises. Les virages se succèdent. La pente allège l’avancée. La neige recommence. Elle avance comme une foule compacte. Le ciel se soulage en piétinant mes pas. Tout se brouille et se déforme. La froidure maquille la tendresse de l’herbe. La parole étouffe sous une barbe de glace. Les mots ont froid. Même la salive ne les réchauffe pas. Les sons perdent leur provenance. De quelque côté que l’on aille, la neige ne présente que son dos. Elle n’a pas de visage. On ne peut lire sur ses lèvres. Ni la ronce ni l’ortie n’y font des cicatrices. Sous la pinède, il y a moins de neige. Une souche rebelle y tient tête à l’hiver. Plus loin la colline est bombée comme une immense paupière. Que voit-elle sous la terre ? Je me déplace avec la lumière sans cesse renouvelée. Le village est en vue. Mes livres m’y attendent, mes carnets, mes papiers. Mon crayon doit bouder dans un coin, la mine renfrognée. Les mots m’attendent dans l’ignorance de l’aube. Ils sont devenus mes guides sur la carte inachevée du monde. Ils ont tout fait des mille métiers, des quatre cent coups et ont les yeux rougis à force de voyance. Tout ce qu’on a mis sous le boisseau, les mots enfermés dans un sac, les idées mises en pots, finit par éclater et répandre son encre. Dans les déclins qui n’en finissent pas, l’espoir de monter ne perd jamais pied.

Publié dans Prose

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