Dans la saveur des mots 1

Publié le par la freniere

J’ai plein de phrases dans mon ventre qui ne demandent qu’à sortir, des mots comme des épines qui écorchent le cœur. Il faut d’abord être poète avant d’écrire, sinon ça n’en vaut pas la peine. Il n’y a que de l’encre et du papier, de la peluche au lieu du poil, des cœurs en porcelaine. On navigue à l’étroit dans le sentimental sans plus rien d’essentiel. Aucune bombe ne guérit. Les bombes ne peuvent que tuer. Les marchands se partagent les restes comme les vautours qu’ils sont. J’écris pour ceux qui n’ont que la faim et la prière du pain pour nourrir l’espoir, ceux qui n’ont rien pour inventer le monde, ceux qui n’ont pas les mots mais tant de choses à dire, des nœuds de cabochon dans une pelote de nerfs, la prétention du moins pour combattre l’abus. La vie n’est pas sous des draps blancs. Elle se promène ensanglantée, cherchant sa route dans la déroute, touchant la mort sans le vouloir entre le proche et le lointain, l’encore et l’autrement. Malgré tous les remords et les regrets, ce qu’il y a devant est aussi ce qu’il y a derrière. J’ai beau changer de stylo, il crache ou bien retient son encre. À chaque ligne, je tombe dans le vide. J’ai beau tendre la main, je ne trouve pas le bout du geste. Chaque phrase met à l’épreuve la faiblesse des mots. Chaque nouvelle image alourdit le regard au lieu de l’alléger. Devrais-je raturer, écrire à blanc comme on tire à côté. Ma langue tourne en rond dans la saveur du monde.

        

Trop de préjugés nous tiennent en laisse. Je veux écrire le ça, pas le comment ni le paraître, me bricoler un chemin à travers le langage, une route verbale, un petit fleuve sonore. Je veux apprendre à lire, mot à mot, apprivoiser le désordre, voyager de syllabe en syllabe, de voyelle en consonne, du a d’azur au m du murmure, d’un signe noir à l’autre. Ne vous fiez pas aux mots, j’aiguise mes dents sous la dentelle. Le sac du cerveau se vide et se remplit. Il se déverse sur la page et coule entre mes mots. Mes pas sont innocents quand ils blessent la route. Ils ne voulaient qu’aller où se cherchent les hommes, escalader la vue pour voir l’invisible, toucher l’âme du temps, franchir la frontière du corps, dénouer le hasard, réconcilier l’envers avec l’endroit. Le noir prédomine dans le visage des couleurs. Où sont les mains douées pour le bonheur, les subtiles, les généreuses, les donneuses, les doigts qui touchent l’impossible, les yeux en larmes et en alarme, les lèvres qui pardonnent ?

        

J’avance sur la corde raide dans la matière du monde. Je me raccroche aux mots, des phrases parmi tant d’autres, une musique intime dans les bruits domestiques.  Choisir l’espérance n’est pas toujours facile. Le moindre mouvement fait dévier la terre, dériver l’histoire. Il n’y a pas d’Histoire sans petites histoires, pas de main sans les gestes qu’elles posent, pas de mots sans visage. À force de marcher dans les phrases, on finit par atteindre la pensée, celle qui nous pense beaucoup qu’on ne la pense. Les idées sont des accidents du cerveau, des sentiments neurologiques. Ils sont les rides sur le visage de l’utopie. Quand la vie tape du pied, il n’est pas nécessaire d’en rajouter. La terre tremble d’elle-même. La colère est une peur. C’est la colère qui prend la forme de courage. Quand à la pitié, je m’en méfie. Les larmes deviennent vite de l’envie. Tout ce que je tiens dans les mains devient un crayon. Où que j’aille, je suis couvert de mots. Enfant, avec un doigt sur le sable ou un fétu de paille, je collectionnais les voyelles, les consonnes, les apostrophes. J’avais tout un stock de points, de virgules et de barres sur les t. J’écrivais du non-sens. Les os de ma pensée n’avaient pas encore de peau, les mots non plus. Le mot liberté entre les lèvres finit par s’envoler. Le mot amour pénètre tout le corps. Toutes les voix en se mêlant poussent la langue plus loin. Où commence l’infini ? Il est souvent tapi au fond des choses. La vie retient son eau comme une éponge avide.

 

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Publié dans Prose

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