Dans la saveur des mots 3

Publié le par la freniere

Contrairement à ce que je laisse entendre, je ne pense pas qu’aux mots. Je pense d’abord à vivre et l’écriture suit. Même parallèle aux choses, je marche de travers. S’il est facile de comprendre le monde, il est plus difficile de comprendre les hommes. On n’est jamais sûr à qui s’adresse le sourire ni les pensées. Il y a des jours où l’on ne croit même plus la vie possible. Il est rare qu’un journal soit gai. L’encre des évènements noircit les idées claires. L’œil n’en finit pas d’enregistrer des points pour en faire une image. L’homme d’aujourd’hui ne se sert pas vraiment des choses. Il s’en sert pour se faire remarquer. Sa montre n’indique plus l’heure mais son statut social. L’homme disparaît lorsque l’habit fait le moine. Il y a longtemps que Dieu a fait le mur, nous laissant entre nous. Il serait temps de le comprendre et d’aimer pour de vrai, sans préjugé, sans faux semblant et sans garder pour soi le plus gros du paquet. On ne voit pas les anges. Ils entrent et sortent avec les sons, les couleurs, les larmes. Ils laissent sur les murs un peu d’humidité.

        

Les maisons haussent les épaules au passage des oies blanches mais les lacs frissonnent et retiennent leur souffle. Un clou dépasse toujours sur le plancher des jours. J’arpente le monde du bout des lèvres. Quand le silence veut se taire, il y a toujours un imbécile pour crier. On parle d’une voix blanche quand on a peur du noir. Je ne cherche pas comment. Je veux trouver un plus, un encore, un meilleur, quelque chose en nous qui nous fasse grandir.  Je cherche la justice dans une pelote de lois, une mince caresse sous une flopée de poings. Le capital donne à manger aux pierres ce qu’il refuse aux pauvres. Il pense tout acheter avec l’argent de Judas. Tout salaire dévalue les heures de travail. Ce que l’on doit payer nous arrache la peau. On se retrouve alors avec un masque dans la main cherchant sa propre chair.  Il est difficile d’insérer un mot dans les dix milles connexions d’un neurone. Chaque jour qui vient est une parenthèse. Il faut l’ouvrir pour arriver au soir, décacheter la lettre. On passe sa vie à se dévêtir de la mort pour finir tout habillé. Il ne sert à rien de museler la cendre, l’énergie du feu est suffisante. La grandeur de l’âme est trop lourde pour l’homme, et pourtant, il lui faut la porter dans le plus petit geste. Ce qui ne brise pas n’est pas solide. Ce qui ne pleure pas non plus. Ce n’est pas un but qu’il faut atteindre mais la musique en nous. Je pédale dans les cotes mais je n’ai pas de vélo comme un qui meurt noyé en apprenant la nage, un oiseau de basse-cour se prenant pour un aigle.

        

Il y a tant de mal, on ne voit plus le bien qui se cherche une route. Il y a tant de sang, de gravats, de victimes. Du train où vont les choses, il ne restera bientôt plus qu’une cuillerée d’eau pour affronter le désert. Le capital salit tant de tapis humains avec sa boue qui sent l’argent, la haine et la prébende.  Entre les têtes brûlées et les pieds mous, si tant est que je doive survivre aux tapis de prières, aux attentats suicides, aux tirelires enceintes, au commerce des armes, je boxe avec des mots, faute de musculature. Entre le rire du chien et la grimace du singe, entre la vague et le nuage, entre la corde et le pendu, il y a tant de choses que l’homme ne sait pas. Chaque nouvelle phrase agrandit l’ignorance. C’est en cherchant la route qu’on la creuse, pas à pas, mot à mot. Nul besoin de regarder le ciel. On ne commence pas un dessin par le haut. Nul besoin de regarder la terre. Elle porte sur la page les pas d’encre des mots, de la fourmi dans l’herbe jusqu’à l’ombre des pins. Un chevreuil écrit perd son poil sur la page écrite. Il cherche une source écrite dans une forêt écrite. Il trépigne du sabot sur une terre mal écrite. Il emprunte ses gestes à la réalité. Ce qui manque à l’image importe plus que ce qu’on voit. C’est comme un silence entre les notes, l’espace entre les lignes.

        

Pourquoi faut-il se battre pour parvenir à vivre ? Ce que l’on voudrait être ne doit pas étouffer ce qu’on est. Là où l’absence contamine la substance, le vide fait le plein. On traîne dans son ombre une brouette d’illusions. On n’engendre pas seul ce qui nous rend vivant. Les rumeurs de la vie souffrent d’inaptitude. La tristesse du chiendent ne se partage pas. Ma peau a beau se rétrécir, mon poème grandit et me jette hors de moi. Je fuis les rendez-vous où tout le monde fait la queue, les tribunaux où tout le monde fait la loi, les bureaux où tout le monde se vend, les routes où le trafic marque le pas. La rhétorique n’a rien à faire dans les mots. La métaphore ou la musique font l’affaire. Un oiseau parle seul dans un feuillage ému. Je l’écoute chanter et je deviens vivant. La peau du lac se tend. Je vis au bord de l’eau sans connaître la source. Ce que l’on voit d’un arbre n’est rien à côté des racines, tout ce tissu de nerfs, de radicelles, de collones terrestres. Ce que l’on voit d’un homme n’est jamais ce qu’il est. On tente de lire malgré tout sur le visage de l’autre ce qu’il pourrait écrire. Quand le langage marche au pas des marchands, il faut changer de voix. L’ombre dans laquelle on vit est très certainement plus importante que nous. Les visages fermés des livres attendent qu’on les ouvre. J’effleure de ma langue les lèvres du silence. Il faut lire entre les lignes, là où les phrases montrent les dents, les où les mots ouvrent les yeux. Dans mon carnet mouillé, une page boit de l’encre pour me rendre visible.

Publié dans Prose

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