De la cervelle de singe au cerveau mécanique

Publié le par la freniere

 

Il n’y a plus de routes vers la liberté mais des chemins de ronde autour des miradors. Il n’y a plus de portes ouvertes sur le monde mais des écrans de verre où s’enferment les hommes. Les avions nous éloignent au lieu de rapprocher. À défaut d’un arbuste, les oiseaux vont nicher derrière un abribus. Ne pouvant plus voler, ils prennent l’autobus. Il n’y a plus que les morts pour réveiller les morts. Les vivants dorment sur la switch. Il n’y a plus qu’un vide pour remplir le décor. Il n’y a plus de figurants mais des posters de stars. Dès la porte d’entrée, c’est écrit exit sur la sortie de secours. J’aime le petit, le frêle, le fin. La force des moineaux est leur anonymat. Je traîne mon passé comme une patte blessée. Je la replie sous moi à chaque nouvelle page. Au comptoir des échanges, on ne rembourse pas les vies manquées. Quand la bad luck te met au monde, en crisse contre la vie, jaloux de ceux qui meurent, tu cherches la chance pour la tuer.

 

Quand on demande l’heure à ceux qui n’ont pas le temps, ils vous donnent un horaire. Les montagnes se promènent en camion. Elles vont de route en route nourrir les nids de poule, les calvettes, les cimetières d’autos. L’embonpoint des collines ne sert plus qu’à soutenir des pylônes. Combien de temps pourrons-nous marcher pieds nus ? Il nous faudra bientôt un permis pour la marche. On parque déjà les piétons dans des sentiers payants. À défaut d’un pays, on nous offre des dettes et des moulins à vent branchés sur la finance. Quand les banques sont obèses, le paysage crie famine. L’odeur de l’argent est un mauvais mélange, de poudre avec le sang, de pétrole et de sel, de cynisme et de haine. Les hommes s’abrutissent dans le coma des choses. L’avenir est aux mains des ogres financiers, ces assassins, ces assoiffeurs, ces affameurs. Quand la morale n’est qu’un livre de comptes, chaque bilan porte son lot d’horreurs. Les cadavres s’entassent avec les billets de banque. Que faire avec les yeux crevés et la chair à canon que les mères ont bercée ?

 

Entre le compte en banque et le travail au noir, j’ai choisi la page blanche et la couleur des mots. Je n’ai besoin de rien pour vivre. J’ai besoin de tout pour écrire, du sucre à l’eau d’érable, de l’éclat du soleil aux ombres invisibles, des façades aux recoins, de l’œuf jusqu’à l’aile, le froid dans l’homme qui se rapproche du feu et la chaleur des bêtes qui vivent en troupeau, les larmes dans les yeux et le rire des mains, la lumière de l’archet sur un violon de verre, le vent du paysage dans la fenêtre du récit. Je ne suis pas un personnage de film prisonnier de l’image.  Égaré dans ma tête, je suis plus près de l’âme qu’à genoux pour prier. Je ne suis pas ailleurs mais différent. Je touche l’infini. Le poids des larmes n’a pas plus d’importance que celui d’un sourire. Je cherche la beauté. Il y a des textes qui me collent à la peau comme des diachylons au bout des doigts, des cailloux dans les bottes, des larmes dans les yeux. Avec la tête comme un sac à migraine, ce qu’on écrit avec de pauvres mots vient enrichir la langue. À défaut d’un mot plus précis, la poésie parle de l’âme. Elle sert de bonheur, de marteau, de moteur, de conscience, d’allumettes imaginaires pour un feu bien réel. C’est une route où le visible se perd et l’invisible se dessine.

 

La sève monte de la terre au feuillage et les racines signent les archives de l’arbre. J’ai rangé mes raquettes. Mes plantes de pied n’ont plus besoin de tuteur. Ils touchent enfin terre après la traversée de l’hiver. Les bourgeons consonnent sur les phrases de bois. Les oiseaux voyellent sur le texte du ciel. La rosée peaufine son roman sensuel. La poésie est une maison qui ne protège de rien. Tout la traverse, la pluie, la neige, les balles des chasseurs, les bêtes en déroute, le désespoir aussi bien que l’espoir. Faufilant des images dans le tissu du jour, les mots sautent à la corde et reviennent à la ligne, à l’ourlet, à la houle. Le soleil a changé de couleur. Le paysage repart à neuf dans la cour d’en arrière. Les oiseaux cherchent leur nid. Au chambranle des granges, les portes louchent dans leurs gonds. Je grimpe sans réponse des montagnes de questions. Je cherche la beauté. L’arrivée du printemps se lit au passé simple. Sous l’averse et l’orage, le corps rejoint le ciel.

 

Les brins d’herbe s’étiolent où les hommes font des trous. Le Yankee et le Voile portent les mêmes armes. Le bruit du premier crâne fracassé à coups de pierres se taira-t-il un jour ? Il pleut du sang partout. La soie des drapeaux se transforme en linceul, les croix en mitraillettes, la voix des muezzins en sourate guerrière. L’humanité est à plat ventre sur un tapis de prière. Les femmes invisibles cachent des armes sous leur voile. Les ouvriers deviennent bourgeois et la révolte est mise en scène comme un produit de luxe, l’amour mis en marché. Je sais bien que les murs ne mènent jamais nulle part, que les étés se perdent dans un hiver trop long. On voit trop tôt les petits enfants transformés en vieillards. Ils portent leur cartable comme un attaché-case. Ils ne lancent plus de roches. Ils ne volent plus de pommes. Dès la petite école, on met déjà en boîte les têtes de médecins, les bras des ouvriers, les jambes des coureurs, les armes des soldats, les ventres des mamans.  De l’abîme à la prose, de l’étincelle au feu, de la mine de plomb au stylo à bille, du tamtam de brousse au latin d’église, du charabia d’enfant à la prose de notaire, du oui bleu des ruisseaux au non froid des banquiers, des doigts pleins de pouces aux manuels d’instruction, des pieds nus sur la terre aux vêtements griffés, de la laine des moutons au fortrel des sacoches, de la musique des cigales au bruit des tiroirs-caisses, de la caresse aux prothèses, de la cervelle de singe au cerveau mécanique, du troc à la finance, de la pute à l’épouse, de l’épine têtue à la rose en plastique, de l’érable au gourdin, nous n’avons rien appris. À force de la mutiler, la terre ne nous aime que mort, à condition que nos prothèses soient autodestructibles.

 

Pourquoi écrire ? Quand on est jeune, on ne dit pas ce que l’on fait. Quand on est vieux, on ne fait plus ce que l’on dit. J’ai vu des arbres se parodier eux-mêmes, des rivières interrompre leur course pour regarder le ciel, des oiseaux faire semblant de voler. Je me suis caché dans un mot et je me suis perdu dans un amas de phrases. Depuis, je cherche qui je suis. Je dessine un profil dans la marge. Il n’y a plus de refuge pour les vieux loups comme moi. Les marchands sont partout. La terre n’est plus qu’un immense dépotoir aux arbres numérotés, aux plantes pré-usinées, aux bêtes d’abattoir. Même le temps est obsolète. On s’est trompé d’avenir. On brise le présent. On perd la mémoire. Il n’y a plus de pirates dans les rêves d’enfant mais d’affreux psychopathes. Il n’y a plus de fées, de sorcières, de gnomes mais des poupées qui parlent le jargon du commerce.


 

Publié dans Prose

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