De la sidération à l'étonnement

Publié le par la freniere

Il arrive que l’univers réponde aux questions que l’on pose. Je passe continuellement de l’angoisse à la joie, de la sidération à l’étonnement. Il est paradoxal qu’à l’ère du chacun pour soi tous se conforment au même moule. L’argent devient le visage unique. Toute richesse matérielle étant forcément mal acquise, elle provoque un déficit de l’être, une faillite de l’âme. Tout est dans l’extérieur comme une écale vide. Les mots trop nécessaires pour servir ne servent pas à vendre. Ils respirent plus haut. Ce qui n’existe pas, j’en fais ma demeure. D’une pièce à l’autre, j’accumule des riens. L’image virtuelle nous éloigne de l’humanité. Entomologiste verbal, je veux me perdre dans le détail, l’infime vibration cellulaire qui anime le monde, la lente germination des plantes, l’éclosion d’une fleur. Dans la nature, rien ne dure mais tout se perpétue. Le passage des saisons tend à le démontrer. Une poignée de secondes prépare l’éternité.

        

Il a neigé toute la nuit. La solitude blanche nous tombe dessus sans avertir. Le poêle gronde jusqu’à la dernière bûche, remplissant nos oreilles de la sève qui pète. Les mots respirent avec du sang dans les poumons, du froid dans l’aorte, du givre dans les yeux. D’arbre en arbre, les oiseaux cherchent un abri. Les épouvantails deviennent des perchoirs à flocons. Même l’odeur est blanche. Après chaque bordée, le sol refait son maquillage. Lorsque les yeux se ferment, la neige continue sous les paupières de glace. L’eau des ruisseaux se fige. Le soleil s’émiette en fine poudre d’or. La neige qui égalise les couleurs étouffe aussi les sons. Les formes se dissolvent dans une mémoire blanche. Le vide a soif de poésie. Malgré l’absence de chaleur, le gel s’entête à produire du beau. Même les mots les plus justes n’arrivent pas à capter ce miracle.

        

C’est dans le plus intime que surgit la vie. Aucun dogme, aucune théorie, aucune religion n’accède à ce domaine. Entre l’intuition et la télépathie, l’esprit des morts anime les vivants. Sans les mots pour le dire, ce qu’on appelle le réel demeurerait invisible. Les mots surgissent de la vie. Des phrases se perdent dans les épines ou se retrouvent dans la fleur. Certaines font le vide et d’autres le remplissent. Des générations d’hommes ont balisé la route sous mes pieds. Entre les strates du temps, des sédiments surgissent de partout comme la mémoire littorale des fleuves.  Contrairement à la fonction sociale et au rôle qu’on s’assigne, la pensée et le rêve sont des composantes actives du vivant. Les mots de Rimbaud ont survécu au mythe bien plus que leur auteur. Ils reprennent vie devant chaque lecteur. Ce n’est pas Dieu qui chante dans la musique de Bach, c’est l’homme qui s’extrait de sa gangue matérielle, son âme qui éclot.

        

Une rivière qu’on nommerait Bonheur prend déjà une autre dimension. Le soleil fait sourire ses vagues. J’avance au pif comme on dit, repliant l’horizon sur le lin de la toile. Il n’y a pas de cartographie de l’odorat mais des images olfactives. Elles peuvent survenir sous la rétine d’un stylo, les poils d’un pinceau, les touches d’un piano. La vie plante ses crocs au hasard des faims, faisant d’un verre une fontaine, d’un brin d’herbe un château, d’une branche tombée une écharde de phrase. Le regard du ciel se trouble peu à peu. L’étau du froid desserre son étreinte. Le vent chahute dans le grenier des arbres. Tout n’est jamais perdu. Pendant que les gros légumes asphaltent le désert, des jardins suspendus envahissent les toits. Des peintres et des enfants squattent les ruines urbaines. Leur vert écologique y grignote la rouille.

 

Le plus long des voyages ne mène qu’à soi-même. Je me contente d’écrire. Chaque paragraphe est une gare nouvelle. Partout où je vais, je vois avec les mots. Les arbres philosophent en déployant leurs branches. Les murs apprennent l’alphabet. Fermant les yeux quelques secondes, tous les parfums me parlent. Mon cahier s’étend bien au-delà des mots, devant et derrière mes pas, au bout de chaque chose, dans la pensée mobile des nuages. Je laisse venir ce qui vient. Je saute d’une phrase à l’autre en guise de respiration. Quelques pages glissées dans l’enveloppe du silence, quelques pétales sonores, un léger parfum d’âme imbibant le papier, cherchent l’adresse d’un œil, le chemin d’une oreille. J’apprends le monde avec des mots. Les lettres sont devenues mes doigts. Le cœur de l’alphabet respire sous ma peau. Tout un monde surgit à la surface des mots. Je n’habite pas seulement le paysage mais ce qui est écrit. Je cherche l’origine au bout de chaque chose, l’adéquation entre le blé des jours et la mémoire du pain. Il ne sert à rien d’accumuler des biens, c’est à la mort que tout commence.

Publié dans Prose

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J

Sous ta plume, à la première lecture, je ne comprends pas bien "C'est à la mort que tout commence". Mais ça va venir...