Déguster les mots

Publié le par la freniere

 

Au contact de l’air, les sons acquièrent leur parfum. Les épices de la voix aromatisent la diction. La vie moderne abolit peu à peu la mémoire olfactive. Il arrive pourtant que le fait de respirer organise la pensée, ordonne les souvenirs et fasse éclore la parole. La petite madeleine de Proust en est un bel exemple. Le nez est une porte dérobée de la littérature. Il y a beaucoup d’émotion dans la saveur des lettres et la couleur des images. L’âme traverse la peau des métaphores. Des mots dansent sur le bout de la langue. D’autres s’installent dans la bouche et refusent d’en sortir. Les mots trop habillés perdent leur sens. Les mots nus laissent poindre la vie. Apprendre à parler, c’est déguster les mots. Je goûte les voyelles une à une. Mon crayon sur la page est comme un ver dans le fruit dévorant peu à peu la pulpe du silence. À la recherche d’un état de grâce, je donne sa couleur à la robe des mots.

Je change de page. Ce sont les yeux maintenant qui prennent le relai. Les paysages que l’on quitte nous poursuivent partout. C’est le même soleil qui signe l’horizon. C’est le même fil du temps qui vieillarde sa trame. Tout peut arriver dans un livre. On peut renaître à chaque début de phrase ou changer de visage à la fin d’un poème. L’espoir empêche de mourir. Le désespoir aussi qui n’est pas son envers mais son épine dorsale. Je ne sais presque rien de moi. J’ai mal conduit ma vie. Je dois la dessiner dans une autre couleur, un peu moins grise, un peu plus éthérée. Je cherche encore le beau sur une colline d’ordures. Je cherche la bonté. Elle est toujours trop haute, sur la dernière tablette. Je dois grimper sur mes propres épaules sans perdre l’équilibre. Je cherche un fleuve dans une carrière de sable. Je cherche un frère, un ami, dans une foule absente.

Je change encore de page. Ce sont les doigts maintenant qui s’écorchent la peau sur le piquant des mots. Lorsque le cœur oublie ce qui l’a fait souffrir, le corps en garde la mémoire. Aujourd’hui, tout se prononce en chiffres. Une vaste mémoire encode chaque geste et fait du rêve un jeu où l’homme perd son âme. Chacun son numéro, chacun son placebo. Chaque homme n’est plus qu’un code barre sur le clavier des banques. Il faut tout réapprendre de la texture du sens, ses pleines qualités, ses savants et subtils effluves. Il faut refaire les gestes séculaires. Les mots fermentent jusqu’à leur mise en bouche comme un vin qui emprunte au monde végétal. Si chaque mot fait appel aux sens, chaque phrase en vieillissant apporte l’esprit. Bien après la disparition des choses, leur odeur persiste à espérer.

Je tourne une autre page. De l’encre coule un peu partout. Il faut extraire le jus de la pulpe des mots, écaler les consonnes, dépouiller les voyelles et les pétrir en quignon de parole. Lorsque la table est mise, la gaieté est une forme de courage, le sourire de l’athlète qui chante ses efforts. Chaque phrase est une bombe qu’on amorce, les ailes d’une colombe, une danse, une messe, désert ou oasis, atomes et molécules rivalisant de zèle. Les mots, les gestes, les expressions s’effacent mais le temps perpétue les métaphores du temps. Je pourrais vous conter, vous chanter, vous parler, mais l’écriture en moi à soudoyer mes lèvres. Je retrouve au fond de ma mémoire l’odeur des crayons de cire et des prismacolors, le même trait de pinceau ajoutant des cheveux à trois têtes à la fois.

Quelques pages plus loin, ce sont les sons qui s’échappent des mots, une petite musique colorant le silence, le bruit des alphabets noyés par le chagrin, le battement des ailes s’enivrant de pollen, le hoquètement de l’homme dans la chorale des choses, le vin qui frissonne dans son manteau de verre, la pluie griffant la vitre et l’archet de la sève sous l’écorce des arbres. De l’harmonie des sphères aux cris des coqs décapités, dans la danse des mots, notre émotion résulte d’une réponse au rythme. Sur la balance du droit et du désir, l’intuition prévaut sur la preuve. Qui dira jamais l’origine du cri, de la première parole, du dernier mot qui ne viendra jamais ? Le pollen s’évade sous le plumeau des pissenlits, servant de marque-page au passage du temps. Lorsque le vent feuillette le dictionnaire des feuilles, les plumes des oiseaux se remettent à écrire. Ici commence le chant dans l’oeuf du silence. Le blanc des pages nourrit l’énergie du poème. La beauté d’une fleur est le reflet de l’œil. La musique est celle de celui qui l’entend. La lecture se mérite en écoutant son âme. Les mots ne servent pas de vêtements à la pensée. Ils sont un corps à nu, un tremplin vers le sens, et font appel à chacun de nos sens. Ils n’épuiseront jamais tout ce qu’ils cherchent à dire.

Nous sommes entourés d’ondes de toutes les fréquences que nous ne captons pas sans le secours de l’âme. Les mots sont un chemin de la bouche à l’oreille comme les mains sont une route de la chose à l’usage. On a trop sacrifié l’esprit au profit matériel. Je ne veux pas d’argent mais la richesse de la langue. Vingt cinq lettres d’alphabet suffisent à ma faim. J’aime la poésie pour ce qu’elle donne à voir. Des images naissent. Des formes se dessinent. Des métaphores se croisent. Des hommes se parlent à cœur ouvert. Tout se tient : les mots, les parfums, les saveurs, la lumière, les mystères du sol, les sentiments intimes. Chaque pas est un chemin vers l’absolu.


Publié dans Prose

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