Des coeurs d'amadou

Publié le par la freniere

Il neige depuis ce matin. Le paysage retrouve son éclat de peau neuve sur la blancheur du froid. Certains jours, les mots sont trop pésants. Mon crayon soulève des haltères, transporte des montagnes, une mine à ciel ouvert laissant des traces de graphite. Je ne pourrais pas vivre à l’écart d’un cahier. J’irais de dérisoire en déraison, de vitrail en vitrail, comme une mouche volant dans une cathédrale. J’ai tant joué, petit, aux cubes d’alphabet, les lettres m’ont laissé des échardes à la main. Des blocs de mots se forment dans ma tête. Il suffit d’enlever un seul bloc pour que tombe tout un mur de fiction. La nostalgie pâlit comme ces photos vieillies dans une boite à souliers, ces robes de poupées reléguées au grenier. Je vois toujours plus grand, un champ de fraises dans un petit casseau, un érable à Giguère dans le bois d’un cure-dent, une grosse face d’horloge sur une aiguille de montre. Comment faire un jardin quand les ruelles égalent la somme des poubelles et les automobiles le sang des accidents ? Des perles se suicident dans les huitres pour éviter la chaîne pendant que des hommes font la queue pour se faire enchaîner.

 

Je cherche le pourquoi de chaque être, le comment de la vie, le nom de chaque chose. Je cherche si j’y suis dans chacun de mes pas. L’horizon fait défaut à ceux qui manquent d’âme. Heureusement qu’il y a encore des braises sous la cendre, des hommes debout, des femmes enceintes, des jacks de 200 livres au cœur trop fragile, des Indiens qui apprennent la langue des ancêtres, des enfants qui s’amusent avec des jouets de bois, des cerveaux d’oiseaux migrateurs, des donzelles amoureuses, des beluets, des ronces, des odeurs de caresses dans la poussière du monde, des orignaux bandés au rut printanier, des mains tendues, des bras levés, des moineaux qui se tiraillent pour une miette de pain, des tisanes encore chaudes parmi les cafés froids, des grains de maïs entre les dents, du bois debout dans les parcs des villes, du sucre dans les entailles d’érable, des marées hautes répondant à la lune, des semblants d’ailes entre les deux pleumas, des robes qui voltigent au vent des balancines, des garrocheurs de roches devant les forces du mal et leur badge de police, des yeux qui pognent le fix parmi les apparences, du gros soleil qui shine dans le reflet des vitres, des boucles de rosée aux oreilles des plantes, des ramasseurs d’histoires dans les tiroirs du temps, des marionnettes sans fil qui tiennent encore debout, des oreilles dans le crin, des orteils dans l’herbe, des fœtus de huit mois tapant déjà du pied, des lèvres cherchant leurs mots parmi toutes les langues, des terres en chaleur, des oiseaux dans les arbres se prenant pour des fruits, de l’espoir entre deux portes qui se coince les doigts mais retrouve sa main, des odeurs qui ressemblent à des odeurs, des images qui varnoussent et brassent la cabane, des orages, du vent et des poignées d’éclairs, des larmes sur la joue, des vieux qui se bercent à la brunante, des violons en garouine, des peut-être en pilou, des snoreaux sans souliers, des soldats sans fusil, des colosses d’argile aux yeux d’enfant de chœur, des têtes de braves types qui savent dire merci, des mains qui prennent plaisir à donner l’accolade, des cœurs d’amadou qui ne demandent qu’à brûler.

Publié dans Prose

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