Des oiseaux de papier

Publié le par la freniere

Où allons-nous de la glace à la pierre, de la pierre au bois, de l’allumette au feu ? L’eau blanche dans ma gorge laisse des flots sonores, un air dans l’oreille, une salive aux doigts. L’enfant que j’ai sauvé de moi continue son chahut. Ses lèvres cherchent des mots. Ses bras cherchent des ailes. Les trains qui partent à l’heure ne mènent qu’à la gare. J’ouvre un sentier dans une prison de rues, de rails, de coulisses dérisoires. Le tapage des unes éclabousse les yeux. Il suffit d’une fleur pour écrire un jardin. Les blés montent plus haut que la graine qu’on sème. Je penche mon oreille à la voix basse des pierres, mon épaule à la roue, ma chevelure au vent. Je reprends à la nuit son butin, ses tripes, ses cauchemars, ses mains. Je les transforme en mots. Chaque seconde ne sait pas l’éternité qu’elle porte, pas plus que l’homme le moment de sa mort. L’air est plein de pollen, la bouche pleine de voyelles. Il ne faut pas choisir entre avenir et souvenir mais entre être et avoir. Pour apprendre à voler, je déplie dans ma tête des oiseaux de papier.          

 

Du bout de mon crayon, je ramasse les nuages mal rasés, les pierres qui ressemblent aux paumes des maçons, les herbes qui imitent les poils d’un pinceau, les notes qui agitent les ailes d’un pinson, les idées qui macèrent dans le bocal du crâne, le vent dans les roseaux qui joue de la musique. L’eau change de visage à chaque nouvelle vague, le ciel de couleur au passage du temps. Les feuilles naissent et meurent sans oublier la terre. Soit on t’admire. Soit on te hait. De l’univers des insectes au grouillement des hommes, je ne veux qu’être heureux, prendre la vie à bras le corps, connaître dans les os la moelle du sens. Comment parler d’espoir ? On dépèce la vie en petites coupures à l’étal des banquiers. On nous mène en bateau sur une mer de merde, un fleuve de gasoil. On nous lance la balle au milieu d’un champ de mines en nous criant : Rapporte !

         

On se demande où se situe l’intelligence. Les arbres d’une forêt vivent en frères. Pourquoi les hommes ne font-ils pas de même ? On tue partout la liberté, l’espoir, les enfants. Les paumes des mains ont le visage du chagrin. Il ferait si bon de vivre en paix, sans peur de l’eau qui coule, sans peur des souvenirs, sans peur des fruits pourris, sans peur de voir ni de s’entendre, sans peur de mordre dans les coings ou d’ouvrir les poings. J’ai beau rapiécé le monde dans le tissu des lignes, l’écharpe se démaille. Quand rien ne brûle, le froid persiste, les ténèbres font la loi. Les pieds mouillés ont froid. Je m’assieds toujours sur le sol avec respect. Je regarde le ciel et je pense à mon amoureuse. Même pauvre et affamé, je suis heureux. Je regarde l’herbe et les insectes. Je redresse une branche. Je touche l’air et l’eau. Je retouche le temps. Un renard passe tout au bas de la route, tache rousse parmi les ronces. L’éclat noir d’un corbeau se détache du ciel. Les abeilles sortent de l’usine, les oiseaux de l’école, les cigales du bal. Les hommes rentrent dans le rang. Ils sont si fatigués qu’ils sont privés de bonheur. Un œil rit, l’autre pleure. Un pied pense à la tombe, l’autre à l’eau vive d’un ruisseau.

 

Chaque matin, le soleil a le regard d’un nouveau-né. Sous les langes de neige, le printemps veille dans le sommeil des semences. Les racines fouillent les ténèbres pour que les branches trouvent le ciel. Tant de voix naissent du silence. Mon cœur bat dans le pouls des étoiles comme dans la sève sous l’écorce. Je ne saurai jamais habiter une cage. Ma vie commence au-delà de moi-même comme l’escargot qui quitte sa coquille, l’herbe qui pousse, le pain qui lève. Je sais me retrouver dans les branches d’un arbre feuilleté par le vent. Je rase les hauts murs pour retrouver la terre. Le pollen de l’air dresse ses fleurs imaginaires. La pluie quitte sa cage. Elle tombe comme des clefs ouvrant la porte de la terre par mille trous de serrure. Je me veux de sentier beaucoup plus que de route, de cœur avant la tête, de pieds et de mains nus, de cals dans les paumes, de pouce sur la route. Je dessine un pont d’encre entre le monde et les livres. J’écris avec la main, la fougère, le pain, les morts sous les racines, les arbres qui naissent d’un berceau végétal, la flore qui s’échappe de l’utérus vert. Des bulles de parfums s’immiscent par l’embrasure de l’air. Elles éclatent comme un rire d’enfant sur le bord des narines. Soulevant des forêts, les muscles de la terre s’emperlent de rosée.

 

La sève chante jusqu’au cœur des violons. Les doigts de l’eau touchent la terre comme les mains d’un paysan. Les fleurs se construisent un nid d’épines. L’âme est le sel invisible dans les vagues dont l’homme est le récif. Je cherche sur la plage la pelle abandonnée, la coquille vide, l’argile aux genoux rouges, un squelette entier replié dans son trou. Je vois mille corps dans un homme, mille autres femmes, mille enfants. J’eus pour enfance une rivière. Elle coule encore entre mes phrases portant les eaux du Richelieu. J’eus pour grandir une montagne. J’en suis resté tout imprégné de quartz, d’humus, de fougères, du temps mûri comme un levain dans les miches de pierre. J’eus pour ami un très vieux chêne. Je passai sans comprendre de l’argile à l’école, de la sève à la suie, du pollen à la cendre. Là des prêtres bestiaux humiliaient l’enfance, trituraient l’innocence, éventraient l’espérance sous le prétexte de la foi. J’ai vu le mal et le méchant siéger au parlement, les sorcières assises au tribunal. Des murs couverts de visages ont remplacé les douces mains végétales, les deux bras de la rivière, les muscles de la pierre. D’une terre à l’autre, j’ai palpé les racines. J’ai creusé la cendre pour retrouver le feu, la braise incandescente, la première lueur. Avec les mots de ma mère et les autres glanés au hasard des routes, le langage a frémi sur mes lèvres. Je n’écris pas pour qu’on m’enferme dans un livre, prisonnier de la prose. J’écris comme on salive, comme marche, comme on mange, comme on vit. Je continue mon chant mêlé d’épines et de pétales, de colère et d’espoir.

Publié dans Prose

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