Des petits bonhommes de mots

Publié le par la freniere

J’ai déserté la chaire pour la chair des pommes, l’église pour la mer, la maison pour la terre, la raison pour le cœur, la cendre pour le feu. Je revendique la sève, le sperme, l’aubépine. Je récuse la foi, la soutane, l’eau bénite. J’adresse mes prières à la puce, à la goutte d’eau, au grain de sable. Le monde devient sale sous l’âme aseptisée des affaires. Il faut nourrir les yeux des voireux avec le pain de la colère. J’habite un lieu perdu au milieu d’une phrase, un jardin d’encre folle, une rallonge à l’espoir, une remise à chansons. La fin de l’hiver est arrivée. J’ai gardé de la neige entre deux parenthèses pour en faire des petits bonhommes de mots. Je suis de la révolte de ceux qui ne sont rien, vagabonds sans billet, trafiquants d’utopies, de la terrible exigence de la terre, de l’explosion du fruit, de l’ivresse des pommes, de la lente sudation des pierres, de la douleur des hommes, des griffes accrochées au falaise de l’âme. La mort d’un enfant est énorme. Celle d’un vieillard est minime. Il y a comme un défaut de logique dans la structure du monde, un tangage dans la roue, une brume sur le lac, un clou mal engagé. On a fait de tout un commerce, l’amour, l’amitié, la parole. On a fait de chacun une simple marchandise. On enfonce les hommes comme des écrous sur les vices de l’économie. Il y a des mains qu’on se doit d’éviter, celle du politicien, la main dans le sac, celle du marchand d’armes dans le dos du curé, celle du banquier dans la poche des autres, la main du financier, la main du lobbyiste dans celle du fonctionnaire. L’amour est dur à cultiver quand le jardin est en ciment. Les pissenlits s’étiolent dans la pisse des chiens, les flaques d’huile et le jus des poubelles.

 

J’aime goûter l’intimité d’une pomme, entrer dans l’arbre et côtoyer la sève. En marchant seul dans la forêt, on comprend tant de choses. On communique avec l’infini à partir des racines. Le premier crayon a d’abord été le silex pénétrant la terre vaginale. À force de sucer la sueur des aisselles, j’ai fini par écrire. Je pisse de l’encre avant de crever de faim. Je fait du pain avec les mots. Je pétris l’impossible. Les poumons piaffent dans leur cage. Le cœur palpite sous les os. Les mains sont pleines de gestes et les muscles des mots tressaillent dans la voix. Des fourmis frémillent dans le gras des mollets. J’aimerais que mes mots aient l’odeur de la forêt, la fraîcheur des dents, la chaleur du soleil. La parole s’épivarde d’un aphorisme à l’autre. C’est un peu comme toucher le ciel avec des lettres, mettre son doigt dans la chair de l’âme, toucher l’os sous le gras de la conscience. Sur le point de flancher, le moindre atome résiste pour protéger la vie. Il n’y a ni vainqueur ni perdant mais des corps épuisés, des boxeurs qui tombent dans les bras l’un de l’autre à la fin du combat. Nous sommes quelques-uns restés debout, les poches vides, les mains pleines de caresses, des trous dans l’âme pour respirer plus large malgré la politique, la publicité, les travailleurs à genoux devant l’économie. Il faut sans cesse se perdre, ne pas trouver le sens, ne pas crier au loup quand il neige en été.

 

Ils le disent à la télé, le bonheur, c’est d’acheter, le seul Dieu, c’est le vendeur. Même l’amour et la mort sont cotés à la Bourse. On ne sait plus comment c’est beau une simple voyelle, combien s’acharne à battre un cœur dans un corps. On ne sait plus voir dans son chant un oiseau invisible. On peine à remuer son âme sous le poids des acquis. De saison en saison, on a beau changer l’heure, étirer sa durée, il reste moins de temps. La mort touche la vie avec nos propres doigts. Les guerres continuent pour qu’on fasse le plein dans les autos mortelles. Des hommes se battent encore pour une vierge enceinte et d’autres pour vingt sept vierges au bordel d’Allah. Les prix montent ou descendent sous l’offre et la demande. Lorsque la vérité se chiffre en dividendes, quand le mensonge règne, les feux sont d’artifice, la lumière au néon, l’espérance en carton, la nature en péril.  D’un accessoire à l’autre, on déguise la guerre sous des habits d’emprunt et les treillis de combat sous les attachés-cases. Si je crois à l’instant, c’est que le vulnérable et le mortel laissent présager l’éternité. L’absence de réponse donne un sens aux questions.

 

Une vie d’homme ne peut être silence. Le sang de la parole doit battre dans le cœur. Des toboggans aux touwegans, le sang amérindien fait battre la peau rouge. Je crois à la bonté des hommes, à ce qu’ils pourraient être. J’entaille du crayon tous les érables à mots. Je défenestre la raison dans la béance de l’œil. J’arrache à coups de dents, à coups de mots, à coups de cœur les lèvres du silence. Je nettoie les arbustes. Je taille les pruniers. J’arrose les pétales de vie, les tiges de la soif, les racines ancestrales. Je cueille à fleur de peau les sentiments du temps qui embaument l’espace. L’âme des morts dévorés par la cendre, celle des fascinantes consumées,  alimente le feu, celle des morts avalés par la terre alimente l’humus. Je préfère les sauriens à ceux qui ne savent rien des caresses animales. Ce n’est pas à la mort que je déclare la guerre, mais aux tueurs de vie.

Publié dans Prose

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