Du plus simple geste

Publié le par la freniere

Dans la maison des mots, j’ai habité longtemps sous l’escalier de service, entre les seaux et les balais. Je suis parti avec la crasse et la poussière. Je n’ai pour vivre désormais qu’un alphabet boudeur, des écopeaux de mots, des phrases étroites comme des veines. Je picore les miettes sur la grande main du monde. Je caresse mon loup. C’est du plus simple geste que naissent les légendes. Les arbres de la ville servent de civière aux oiseaux, de parasol aux dernières fourmis. Les grillons se sont tus et la parole se meurt. J’ai oublié le mot qui débute la phrase. Si le défaut des ruines est d’avoir des habitants*, celui des habitants est de faire des ruines. On a tué les dernières tribus, décimé les forêts, pollué l’Amazone. Les bêtes sont en fuite, les artères en plastique et les moutons en laine minérale. Sur l’autel du profit, on offre en sacrifice l’épine dorsale du monde. À force d’arracher l’étincelle au silex, la tendresse et l’amour ont l’échine rompue. Les envols d’oiseaux se brisent en éclats, des plumes dans les yeux, des petits os au cœur, une trace de sang traversant l’arc-en-ciel. Les cartilages des machines ont desséché la peau. Je ne veux plus coucher avec ce siècle mais veiller près du feu. On a brûlé trop tôt le livre de la terre où s’instruisent les hommes. Ses pages noires volètent dans un vent de carbone.

        

Sur chaque répondeur, on reconnaît les morts à leur voix décalée. Il n’y a que des vétilles qui me rattachent au monde, une clef de sol, un sol mineur, un caillou, un brin d’herbe, une page à écrire, une flamme d’allumette tenant tête à l’orage. Tout va trop vite. Les autoroutes nous suivent à la trace. L’avenir rapetisse dans le rétroviseur. Le bruit coule dans les veines et le sang par l’oreille. La langue de bois nous laisse des échardes. Certaines heures sont exsangues. Il y a des jours avec deux ou trois têtes et des jambes trop longues, des nuits blanches sans drap sur la poussière du rêve. Ami des gouttes d’eau, je ne veux pas d’idées profondes comme un crâne. Je veux garder ma soif à l’abri du désert. Ce ne sont pas les souliers mais la route qui nous fait marcher. L’inaccessible est là, minuscule deuxième sens, sous l’œil noir et bleu du lac, dans l’écorce terrestre, la promesse des pétales. Il y a de la beauté qui traîne un peu partout, des étincelles de bonté qui nous sauvent des banquiers. Chaque jour, la souffrance, la joie, le vent, la pluie, le paysage attend la vie debout. Croire en dieu est parfois plus facile que de croire en l’homme. Malgré tout, je garde devant l’amour le courage de l’espoir. Je regarde le ciel avec la foi d’un tournesol.

 

*Gilbert Langevin

Publié dans Prose

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