Du silex au portable

Publié le par la freniere

 

 

On marche et on respire sans savoir pourquoi. On ne tient pas la vie en laisse sans y perdre son âme. Certains survivent. D’autres s’égarent. Sur un parterre de seringues, à force de faire les cent pas, une trompette à la bouche, Chet Baker s’est tiré une note dans la tête, la note bleue. Sa souffrance s’est éteinte mais sa musique continue. Elle hante encore mes nuits blanches. Chaque ride offre un nouveau visage. Je donne à boire aux mots comme on arrose les fleurs. Je suis mort plusieurs fois mais je suis trop têtu pour arrêter d’écrire. Je respire de l’encre comme on le fait de l’air. Je navigue à l’estime, des phrases pleines de fleuves aux plus petits ruisseaux, des montagnes aux cailloux, du silex au portable, de la prose au poème.  J’ai un chat dans la gorge. Il s’étire et miaule sur les toits du silence. La nuit éclaire la nuit mais ignore le jour. Il faut sortir les cris du cœur, les mots de la garde-robe, les images du ventre, dévisser les yeux morts plaqués sur des écrans.

Je suis pauvre de toutes les rapines. J’écris ce qui m’échappe, ce qui me happe, ce qui manque, ce qui nous tue. Je parle aux vieilles guêpes dont se moquent les fleurs, aux derniers cerfs-volants, aux racines orphelines. Je marie l’étamine à l’extase des pierres. En Occident, les assiettes sont pleines par la famine des autres. Pour un enfant langé de soie, mille enfants pleurent dans une caisse en carton. Pour un seul diplômé, mille gosses de la rue ignorent l’alphabet. Pour un seul festin dans les palaces de luxe, mille affamés s’entassent vers les soupes populaires. Pour un seul gagnant à la loterie du cash, mille mendiants nous tendent leurs sébiles trouées. Pour un sale gosse de riche, mille enfants triment dans des usines funèbres. Pour un chasseur de dollar renouvelant chaque hiver sa voiture de luxe et le vison de sa femme, mille désespérés se cherchent un soulier et un vieux bout de laine. Pour une pomme dans l’arbre, mille graines de dynamite s’apprêtent à germer. Sous tous les coffres-forts se creusent des tombeaux. Je n’ai plus à faire l’enfant qui convoque sa peur. Quand le trafic des esclaves continue de plus belle, l’abominable du profit surpasse en horreur les gargouilles et les goules. Quand la violence est gratuite, chacun en paie le prix. Celle de la guerre l’est moins, mais elle rapporte gros aux marchands d’armes et aux trafiquants d’âmes. Le cœur des banquiers est dur comme un lingot. Les fonctionnaires assis ne veulent pas qu’on se lève. Ils préfèrent la paperasse à la source des larmes. La colombe trop blanche de leur paix truquée, il faudrait l’égorger pour nourrir un enfant.

On ne sait plus recoudre l’aile blessée des anges. Le temps corrige le temps mais l’homme fausse les heures. Quand on sait où mènent les autoroutes, où pourrions-nous aller ? Où trouver le miel quand le pollen pourrit ? Des lauriers-roses poussiéreux repoussent les abeilles. Où germera demain la cendre des ancêtres ! On a tant galvaudé le paradis terrestre qu’on se méfie du pain. Pour épicer la vie, on n’a plus à offrir que l’eau salée des larmes. Quand l’homme vend son frère, je ne suis plus vraiment de l’aventure humaine. Homme du fragment, je ne rapaille que des bribes. Je recherche la pierre aux paumes remplies d’eau, un lumignon d’espoir, un peu d’humilité dans les néons criards, le chant clair d’une source parmi les paysages ravaudés de ciment, une cabane de mots que les oiseaux visitent, l’amour plus profond que la vie de surface. Je fais le tour du monde assis sur un pommier. Je vais encore plus loin couché sur une souche. J’aime le refus des rebelles, la brèche éblouissante, le soleil qui tressaille, les mots les plus humains, les Diogène timides accueillant l’inconnu.

Pendant que les gourous de service et les vendeurs de recettes font la foire au marché du livre, les poètes, la faim au ventre et les poches percées, continuent d’écrire. Ils ne pêchent plus aux vers mais parlent avec la langue. Joël Vernet remonte l’eau du puits. La comète Velter monte l’Himalaya. Nancy Huston remet les montres à l’heure. La vie continue, avec ses hauts, ses bas, surtout ses hauts de gamme et ces bas de pavé, ses livres qu’on oublie et ses pavés qu’on lance. Quand le soleil se lève, tous les poèmes disent merci. Les mots commencent avec la terre, la rosée, la semence. Chaque soir, j’écoute le crissement des insectes. Ils m’en disent beaucoup plus que le jargon télévisé et le vide sonore des radios. Je choisis entre mille un seul cri de cigale. Je regarde le ciel avec les yeux de l’eau. Je caresse le vent avec les bras d’un arbre. Je réapprends la vie, du ventre de ma mère jusqu’aux ressorts des neurones. Dans mon église païenne et mon cloître laïc, je communie au feu, à la neige, au soleil, à la matrice de la terre dévorant l’eau de pluie.


Publié dans Prose

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JADE 21/06/2010 08:17



Plaisir toujours très grand de vous lire malgré la dureté qui se dégage du texte de ce jour. Heureusement que votre romantisme attaché à la
vraie nature en atténue un peu le pessimisme de la vision. Merci de bien vouloir m'accorder votre autorisation pour copier ce texte sur mon blog (vous savez depuis longtemps que j'aime
votre écriture et ce serait pour moi une joie renouvelée que de vous citer encore et toujours...) Cordialement à vous JADE