Écrire, c'est comme on saigne

Publié le par la freniere

Ce n’est pas l’absence de vérité qui m’inquiète, mais la prépondérance du mensonge. Ce ne sont plus les hommes mais leurs vêtements qui vivent, les objets qui décident, les autos qui voyagent. Tout n’est pas fait de pur hasard. Dans ce monde en représentation continuelle où même le réel se transforme en images, le vrai n’est plus qu’un mouvement du faux. Il y a des secrets physiques et d’autres plus profonds, des qu’on partage, des qu’on évite, des qu’on devine par les yeux, par le cœur, par l’âme. Il faut se méfier des étincelles qu’on gaspille. Il faut constamment nourrir le feu, tenir le cœur au chaud. Le temps n’efface pas les heures qui défilent. Il s’en nourrit comme un ventre affamé. Malgré les fils d’araignée, le grenier mémoriel se joue de la poussière. La vie, je la prends à la langue, à l’estime, à bout de bras. Je fais des phrases avec. J’ai tant vécu avec la terre. J’ai plein d’amis chez les arbres, les ruisseaux, les bêtes. J’en ai moins chez les hommes. Il faut descendre au fond des choses pour entrevoir le ciel. Juste au viré de l’œil, j’espère voir plus loin. Écrire, c’est comme on saigne. La vie s’appuie contre ma bouche et je m’appuie sur elle. C’est en rêvant que le réel se calme et devient doux. Le reste du temps, il est comme fou. Il se donne à l’argent, aux affaires, au travail, à la guerre. Les odeurs cherchent mon nez. Je les attrape au vol. Elles font de l’herbe dans ma tête, des champs de blé, des nids d’oiseaux, une grande force d’homme. Elles font des trous pour l’espérance, des fenêtres sans vitre, des courants d’air amis, des petites fleurs dans l’heure.

        

La douleur prend ses aises partout. Il ne faut pas la laisser faire. Qu’on en crève ou pas, même si le paysage nous remplit jusqu’au ras des yeux, il faut porter ses mots plus loin que le rond du monde, sortir de sa peau, sa torpeur, sa voix. Avant que la pluie revienne le rincer, le temps a viré sale. Entre deux éclairs, de grosses gouttes viennent écraser la terre. J’en reste pantelant à boitiller d’une phrase à l’autre. Quand je regarde l’herbe, le lac ou le dos des collines, je vois plus loin que moi. Je remonte les siècles jusqu’à l’éclair du début, la genèse du monde, la naissance des gestes. Dans le feuillage de ma tête, j’entends la pluie, un petit bruit de bois où se cogne le vent, des bulles pareilles à des idées qui s’essoufflent en montant, je vois les arbres, je touche de la main leur écorce ridée, je vais pieds nus au milieu des ruisseaux comme un bonhomme de neige avec des fleurs aux yeux. La terre sent la soupe, le bois pourri et le mouillé des feuilles. Il y a tout un chemin entre le bruit du geste et celui du parler. Il y a au déboulé de la route un tout petit vallon, une infusion de verdure dans un bol de pierre. J’y viens boire la sève à même les épines. Drette là, sur le dessus du trou, le ciel mâchouille sa barbe de nuages. Il a l’air d’un vieux sage surveillant ses moutons. Les voix que j’invente se donnent un visage. Les arbres ont des chapeaux, les montagnes des rides. Les fleurs sont de petits enfants attendant l’eau de pluie comme on attend le sein. Au vent qui ne respire plus, je prête ma parole.

        

Quand je remonte du vallon, tout un pays me suit avec ses plantes affamées, les mains serrées de l’herbe, le mouvement des pieds, et puis les animaux, mille insectes vibrants, mille grains de pollen. Je touche l’arc-en-ciel entre la pluie et le soleil. J’en tète les couleurs avec des yeux d’enfant. J’érige entre les mots un pont d’herbes et d’odeurs. J’écris les dents serrées comme un chien mord un os. Il y a longtemps que j’ai rongé ma laisse. Je me trace une route avec un stylobille. Je traverse les pages comme on saute le mur. Je suis moi-même un loup au milieu des érables, un passeur, un passant qui cherche l’infini sur le moussu des pierres. Ma maison est dans l’air et dans l’eau que je bois. Je scrute l’écriture des choses, les balafres des visages, les cicatrices à l’âme, le morse des pinsons, le braille des épines, la peau du ciel criblée d’oiseaux. La vie se renouvelle au centre de nous-mêmes. J’y reviens quelque fois retoucher la mémoire, échanger une main d’ombre pour un doigt de lumière. J’ai porté tant de sacs à l’épaule, je jette quelques mots dans le puits de la voix pour alléger mon corps. Toutes les mains débordent de gestes inutiles. C’est dans la terre qu’il faut plonger ses doigts, dans la neige et la mer. De la glace à la pierre et du bois jusqu’au feu, je retrace la vie.

Publié dans Prose

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