En forme de fusil

Publié le par la freniere

Il y a des jours où je ne vois qu’en noir, le crachat des fantômes sur le mur, la croix et la bannière, la planche à clous, les ecchymoses aux lèvres des enfants, le rire qui se prolonge en râle, la berceuse en requiem, la clef de sol en forme de fusil, le feu vidé de sa force, les injures du verbe sous l’encre sympathique, les toussotements du bruit entre les murs de carton, les cernes sous les yeux et l’émail des choses, le choc furieux des têtes vides dans la musique du monde, l’absence de bonté, le mouvement des viscères sous la chair malade, les pneus de la bêtise éclaboussant les fleurs. Mes mots s’échappent comme des chiens pour mordre ce qui roule. La terre monte jusqu’à ma bouche. Le bonheur ne sait plus où poser sa valise. Il est resté coincé sur le quai d’une gare. Le verbe vendre s’efface de mon vocabulaire, les chiffres de ma vie, l’état civil de ma peau. Les gardiens de la paix en font une prisonnière, une colombe mise en cage. Taoïste malgré moi, je fais ma route ligne à ligne sans bouger d’un seul pas.

 

Le jour est là dans sa beauté d’hiver. Il fait froid. Les semelles font wouch wouch. Les pas ont besoin de bas, la glace de soleil. Les souffleuses à neige passent la route au fil du rasoir. Les accotements étouffent sous les poils de neige. Au pied d’une montagne, le petit homme respire un air d’infini. De la douleur secrète jusqu’à l’horreur du monde, je cherche le wu wei (non agir) derrière les apparences. Je suis l’enfant des mots réfugié dans une phrase. J’écoute les paroles quand le vent parle aux feuilles. Je puise l’eau du cœur quand le réel a soif. Je meuble d’espérance la maison du néant. D’un simple coup de crayon, j’accompagne les monarques en route vers le sud, les bernaches en voilier, les vagues des rivières, le fleuve d’Héraclite portant sa propre mer. Je penche vers la terre avec des mains d’enfant. Il n’y a pas de clef pour la serrure de l’âme. Elle s’ouvre par elle-même à la moindre étincelle.

 

Il faut tant détruire pour faire de l’argent, de la terre jusqu’à l’homme. Le chemin de l’enfance à la banque étouffe l’innocence. J’écris sans linéarité, sans personnage, sans théorie. J’ajoute quelques graines quand la mangeoire est vide. Je glisse le coin d’un mot sous la table bancale. Je soulève le monde avec les doigts d’une phrase, le bras d’un paragraphe. Chaque matin, je me réveille au pied d’un mot venu je ne sais d’où. Il entraîne avec lui une foule d’autres mots. Un bouton brille parmi eux, quelques galets trop polis, le o du mot amour qui s’ouvre comme un œil, le poing d’une virgule, l’accent aigu d’un a, des petits os d’oiseau, une plume, une feuille. Je m’y perds. Je m’y trouve. Le squelette pourrit mais l’âme continue. L’énergie intérieure, la force artésienne du cœur remontent jusqu’aux lèvres. Il n’est pas inutile de tricoter sous les bombardements, pas plus que de planter un chêne à la veille de mourir. On ne sait jamais qui aura froid ou cherchera des glands. Il arrive qu’une bouteille à la mer reçoive une réponse, que la violence de la réalité recule d’un pas. Le noir dans le noir se transforme en lumière.

Publié dans Prose

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