En pissant de la copie

Publié le par la freniere

 

À voir le factice, les postiches, les potiches, la silicone, le botox proliférer, il semble que le temps soit vraiment virtuel. La coupe est pleine, la coupe de l’œil pleine de larmes. Le soldat quand il ne bat pas la campagne doit sûrement battre sa compagne. Le mal pour le mal nous distingue des bêtes, la cruauté voulue, les mines, les balles traçantes, la guerre pour le cash. Il n’y a pas que les espèces en voie de disparition, tout l’espace l’est aussi. Depuis que j’ai trouvé l’erreur, je ne cherche pas la vérité mais la bonté. J’ai raté la ligne droite. Je suis toujours resté au tournant de ma vie. Avec mes bottes de sept lieux et mes gants de cinq ans, je marque mon territoire en pissant de la copie. C’est à l’automne surtout que l’on sent les saisons. Les mots tombent comme les feuilles et recouvrent la page. Le vent passe dans l’épaisseur du regard, une poignée de vent résumant l’ineffable. Les images lèvent la tête comme des fleurs après la pluie. L’âme en exil dans le parage des affaires, je cherche une lumière qui ne soit pas à vendre. Arriverais-je un jour plus haut que moi ? J’ai trouvé l’escalier mais toutes les marches sont manquantes. La main courante s’est perdue sans atteindre son but. Je recommence ma vie à la naissance de la terre. Je regarde le feu. Je parle avec la mer. Je scrute les étoiles. Je ne suis pas la foule mais celui qui s’éloigne. Je n’écoute pas les ordres mais le chant des oiseaux. J’existe au gré des métaphores.

Je n’aime pas les curés mais j’aime le son des cloches m’éveillant au matin. Elles me ramènent l’enfance sans l’empois des soutanes. La brume rose du lac laisse échapper des anges. Ils cognent à la porte dans les maisons de vieux. Le bedeau électronique a la main lourde sur le bronze. Il le faut pour réveiller les morts entre les thermopompes et le bruit des motos. Les squelettes dans le placard ne vont plus à confesse mais chattent sur Facebook. Les oiseaux clavardent d’une branche à l’autre entre deux bugs atmosphériques. Un brin d’herbe tout frais oscille dans ma tête. Là-haut, dans les montagnes, les jeunes pousses de sapins ont peur des lièvres. Ici, dans le village, les hommes ont peur de vivre. Lorsque tinte la monnaie du moindre acheteur de vent, ils se mettent à genoux et lui offrent leurs femmes, leurs enfants, leur pays. Seuls quelques vieux rechignent en prévoyant le pire. Ceux de la ferme ont les yeux des jardins. Quand leur regard dit l’eau, des enfants viennent y boire. Les ados shinent leur quatre-roues et font de la boucane. On ne chante plus l’espoir, la révolte, l’amour mais pour être vedette. On ne fête plus pour rire mais pour boire encore plus. Attendant l’hécatombe, les arbres se cramponnent au sommet des collines. Les chevreuils guettent encore le passage des outardes sur les cultures de chanvre.

C’est dans les mots que j’ai appris quelque chose du monde, quelque chose de moi. L’opacité de l’encre éclaire l’invisible. Qu’elle sera notre vie s’il n’y a plus de forêts, plus d’ozone que d’air, plus de métal que de blé, plus de portables que d’oreilles, plus de valises que de bras, plus de néons que de soleil, plus de malheur que d’amour ? Les arbres pousseront-ils encore entre les tours de contrôle, les miradors, les éoliennes géantes ? Les écureuils le savent qui cachent leur butin. Les ruisseaux chantent encore mais pour combien de temps ? Les horloges pointeuses ont remplacé le temps. On aura trop pioché le ventre de la terre, trop gratté les viscères, trop mangé de poussière. On aura trop nargué la patience des pierres, dilapidé la mer, broyé, déchiqueté, déchiré les nuages avec les yeux rouges dans un trou de poussière et des moignons rapaces. On a rasé de frais les poils d’asclépiades, la barbe des épis, la dentelle des blés. Les ondes courtes ont fini par avaler nos voix. Pour des pin-up à leur meilleur, la terre se met au pire. On ne meurt plus de mort, on meurt de ne pas vivre.

Une fourmi s’attarde dans l’herbage des jours. Je la suis du regard. Ses zigzags sont des lettres inconnues du Larousse. Ses phrases viennent de loin, bien plus loin que le temps et le tic-tac des horloges. Trop d’heures se sont jetées dans le fleuve des minutes. Attendant quelque chose, la fin de la Neuvième ou le dernier wagon, j’écoute le vent brailler et le grelot des gouttes sur les vitres de pluie. Je veux parler l’oiseau, faire des trucs de terre, des passes de nuages, de grands gestes de saule, toucher le sang-froid des serpents ou le chaud des flammèches, dormir dans la pierre et m’éveiller dans l’eau, faire avec les oreilles le bruit du vent, le cra-cra des corneilles, caresser la lumière avec les mains de l’ombre. Je veux avant la fin comprendre le début.


Publié dans Prose

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christiane Loubier 25/09/2010 19:33



À couper le souffle, tellement vous en avez.


"je veux parler l'Oiseau", moi aussi.


Merci...Christiane L.